C'est interdit...
13 juin 2011Aujourd’hui nous discuterons des interdictions. Les occasions de s’entendre dire « c’est interdit » sont légion, que ce soit au volant, quand on est enfant face aux parents, dans la file d’attente de l’aéroport, au bureau, on lit, on entend « c’est interdit de… ».
Que signifie donc cette phrase ? Quel sens lui donner ? C’est cela que nous essaierons de voir dans le présent article.
Disons tout d’abord que quand l’on déclare une interdiction, c’est parce que l’on ne veut pas que des individus commettent une action donnée. C’est interdit de franchir la ligne blanche. C’est interdit de bavarder en classe, c’est interdit de fumer du cannabis, c’est interdit de tromper sa femme, etc.
Autant d’interdictions d’origines diverses (morale, légale, religieuses, etc.), mais un point commun : Toutes visent à ce que l’action ne soit pas commise. L’interdiction efficace sera donc celle-là qui se garantira les meilleures chances d’être respectée (ie l’action n’est pas commise). Analysons.
1. Inanité des interdictions sans sanction
Imaginons que je me place devant Obama et que je lui dise « Je t’interdis de dormir à la maison blanche aujourd’hui », il va sans doute me regarder bizarrement, si ce n’est me faire interner. Pourquoi ? Parce que je n’ai pas les moyens de ma politique. De même si l’on dit à un enfant « c’est interdit de mettre les doigts dans la prise » ou « c’est interdit de mettre la main dans le pot de confiture », et que l’on ne met en place aucun moyen de rétorsion, il y a fort à parier que l’interdiction ne sera pas respectée. Si l’on se réfère à la définition d’interdiction efficace, il faut donc, quand il y a interdiction, prévoir les sanctions qui seront appliquées aux contrevenants.
La phrase « c’est interdit » devient donc « Si tu le fais, tu auras telle ou telle sanction ». Sans sanction, pas d’interdiction.
Prenons un exemple sur le code de la route. C’est interdit de mordre la ligne blanche. Cela se traduit donc en « si vous mordez la ligne blanche, vous pouvez perdre 4 points sur votre permis et recevoir une forte amende ». C’est pour cela que dans des endroits isolés (petites ruelles, zones industrielles, zones résidentielles, etc.) où l’on n’a jamais vu la police de la route, que cette interdiction n’est absolument pas respectée. Là où je travaille, il y a une telle rue, et cela vaut ce que cela vaut, mais plusieurs observations successives m’ont amené à la conclusion que sur 10 voitures qui prennent cette rue, plus de 9 mordent la ligne blanche. Et mériteraient donc une sanction. On voit dans ce cas que mordre cette ligne blanche n’est pas interdit, puisqu’il n’y a pas de sanction (pas vu pas pris). Ci-dessous des images de la situation.
C’est aussi pour cela (je m’adresse notamment aux parents) qu’il est extrêmement insensé de poser un ultimatum sans avoir les moyens de sa politique. On se décrédibilise totalement.
2. L'interdiction doit donc avoir un sens sinon dès lors que l'on pourra éviter la sanction, on ne la respectera pas.
Nous rappelons que le principe de l’interdiction est d’empêcher un acte de se poser. Nous avons vu que la première béquille était la nécessaire contravention. Mais cela seul ne suffit pas, car comme on l’a vu avec l’exemple de la voiture et de la ligne blanche, en l’absence de l’autorité qui sanctionne, les gens braveraient l’interdiction (pas vu pas pris). Mais si l’interdiction est fondée (et si ce fondement est compris par les usagers), on aura forcément plus d’adhésion au respect de l’interdiction, et donc l’objectif sera plus facilement atteint.
Si l’on reprend l’exemple de la ligne blanche, le fondement de l’interdiction est dû au fait que c’est dangereux à cet endroit là, de passer de l’autre côté car on risquerait des collisions avec des voitures venant en sens inverse. Et ce fondement là est parfaitement clair et compréhensible pour tous. Je disais que dans mon exemple, 9 voitures sur 10 violaient la ligne blanche. Mais les voitures qui la respectent le font quand elles voient qu’en face il y a une voiture qui arrive, ie elles appliquent le respect de la règle parce qu’elles sont d’accord avec ladite règle. Il faut donc que la règle soit acceptée et comprise par tous, en bref il faut qu’elle soit une bonne loi. Une loi inégalitaire, qui entraine des discriminations, ne sera pas respectée par les individus qui subissent ces discriminations quand ils penseront pouvoir s’en tirer sans encombre. A titre personnel, nous avons donné notre définition de lois bonnes ici [Le fondement des lois bonnes... ].
On pourrait donc préciser la définition en disant que « C’est interdit » signifie « si tu vas contre cette loi bonne (qui concourt de l’intérêt général) qui a pour fondement d’empêcher telle ou telle catastrophe, tu encours une sanction ».
3. Tolérance administrative
Terminons avec un léger aparté. Reprenons l’exemple de notre rue avec sa fameuse ligne blanche. Imaginons un policier qui a dans ses objectifs de ramener le maximum de contraventions. Ce policier sera imbattable s’il vient juste se poser dans cette rue et qu’il attende. S’il est bien caché, il repartira avec au moins 50 contraventions chaque matin et explosera ses objectifs. Mais dira t’on qu’il fait bien son boulot ?
Nous partons du principe que le policier peut être souverain dans l’attribution des sanctions qu’il fait. Et ils le savent. Mais comment agissent t’ils en général (sans parler de corruption) ? A la jolie dame qui fait un sourire, on répond « Ok madame, mais ne recommencez plus ». Nous pensons que cette tolérance s’il y a lieu, doit avoir lieu uniquement si le fondement de l’interdiction n’est pas violé. Dans notre exemple, le policier peut fermer les yeux étant donné qu’il s’agit d’une rue très peu fréquentée et qu’il n’y a pas de véritable danger quand il n’y a pas de voiture venant en face. Il peut aussi sanctionner, car la loi est générique, à lui de juger…
Pour finir, reprenons l’exemple du parent qui interdit de mettre les doigts dans la prise. Le danger c’est l’électrocution. Mais il ne punira pas son enfant si celui-ci a auparavant coupé le courant, et mis les doigts dans la prise pour la réparer. Il pourra néanmoins le punir si l’enfant ne savait pas que le courant était coupé. Vous voyez l’idée.
PS : Par rapport au paragraphe 1, on pourrait dire que le moyen autre que la sanction d’appliquer une interdiction est de mettre les garde-fous en amont pour que l’action ne puisse pas être commise. Nous répondrons que dans ce cas là, puisque l’action ne peut plus être commise, il n’y a pas à l’interdire donc. On ne peut pas interdire aux gens de voler dans les airs. Ils ne le peuvent pas. C’est un peu comme l’histoire des deux routiers qui arrivent devant un tunnel où c’est marqué « hauteur maximum = 4m ». Le premier dit au second « je crois que le camion fait 4m10 », et le second répond après une observation attentive « Tu peux y aller, il n’y a pas de flic ». L’interdiction vaut donc pour ce que l’on est capable de faire. Cette notion de précaution, mesures en amont, sort donc du cadre de cet article.