Cela faisait donc dix mois que Papa Francis n’avait pas pris une douche. Et dix mois c’est long. Il parvenait encore à donner le change à tous ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de s’approcher de trop près de lui, au moyen d’une utilisation abondante d’eau de Cologne et autres déodorants. Mais pour ses femmes, qui devaient encore subir ses assauts (on ne lui avait pas donné d’interdiction dans ce domaine là) et qui le côtoyaient jour et nuit, l’odeur commençait à devenir pénible. Elles rivalisaient d’excuses pour ne pas à avoir à s’unir à lui. Toutes, sauf Suzanne, qui avait un statut à part, largement supérieur à toutes les autres, et Agatha.

Agatha était la cinquième épouse de Papa Francis. Il l’avait épousée suite aux recommandations de Mama Kabeyene. Elle allait sur ses seize ans. Et elle avait le sang chaud. Il suffisait d’effleurer sa peau pour qu’elle démarre au quart de tour. N’eut été la vigilance de Donny, elle se serait rajoutée à son tableau de chasse, tant les œillades, les nombreuses visites qu’elle lui rendait dans ses champs étaient des indications claires de son caractère non farouche. Mais lui n’aurait pas pu faire cela à Papa Francis. Elle ne s’était donc jamais refusée à Papa Francis. Malgré cela, elle non plus ne tombait pas enceinte. Sans doute l’emprise d’Atemengue s’était étendue sur elle aussi.

Quand Donny revint de la ville et qu’il s’arrêta pour dire au revoir à Papa Francis et à Pédro, il les trouva sous l’arbre à palabres. Pédro jouait avec d’autres enfants et Papa Francis buvait du vin de palme.

-          Je viens donc vous dire au revoir

-          Marche bien et sois prudent.

-          Merci. Tes femmes sont allées pêcher ?

-          Hein ?

-          Je dis qu’en venant là tout à l’heure j’ai vu tes femmes qui se dirigeait toutes ensemble vers la rivière. Elles avaient des paniers et des filets de pêche.

Papa Francis se leva en catastrophe. Il n’aimait pas que ses femmes s’entendent si bien. Quand dans un ménage polygame les femmes s’entendent très bien, c’est souvent aux dépens du mari. Et cela, papa Francis n’aimait pas. Ça devait encore être à l’instigation de Suzanne. Elle avait vraiment pris son indépendance, au point de vouloir contrôler ses autres femmes. Papa Francis se dirigea avec précipitation vers la lisière de la forêt et il y disparut en direction de la rivière. Donny le regarda faire avec amusement, dit au revoir à Pédro, prit Dick son chien avec lui et se dirigea à son tour vers la forêt. Il arriva à la rivière au moment où retentissait la voix de Papa Francis.

-          Mais comment !!!! Qu’est ce que vous faites ici. Vous vous arrangez pour me tromper collectivement

-          Mais non. Nous sommes juste venues pêcher. Nous sommes fatiguées de manger le manioc avec la sauce d’arachide. Les pièges n’attrapent plus de gibier. Et toi tu ne vas pas à la chasse pour en chercher aussi.

-          Laisse-moi ça Suzanne. C’est toi qui organises le désordre avec mes femmes.

-          Je ne suis pas aussi ta femme ?

-          Laisse. Vous avez alors trouvé le poisson que vous cherchiez ?

-          Où même ? C’est comme si les poissons et les animaux de la forêt sont allés en vacances.

-          Tu vois alors ! Tu as même amenée ma petite Agatha ici. Si on vient aussi l’ensorceler là ? Qu’est ce que tu vas dire ?

-          Si toutes tes femmes ne font pas d’enfant, peut être le problème c’est t...

Elle se tut. Elle avait bien eu quatre enfants elle-même. Ça aurait été difficile d’expliquer comment elle avait fait, si elle-même disait que son mari avait des problèmes pour procréer. Papa Francis semblait ne pas avoir entendu cette dernière phrase. Il contemplait le barrage grossier que ses femmes avaient confectionné des branches ramassées ça et là et placé en travers du fleuve. Et soudain il explosa.

-          Enlevez-moi le barrage là. Enlevez ça vite. Je vais vous montrer comment on attrapait le poisson chez mes ancêtres.

Il se dénuda en un clin d’œil. Il s’élança ensuite vers l’amont de la rivière. Soixante mètres plus loin, il entra dans le cours d’eau et s’immergea jusqu’aux hanches. Les recommandations de la sorcière ? Oubliées. Le possible choc du contact de l’eau après tant de temps sans eau ? Ignoré. Seuls restaient en tête sa peur d’avoir su ses femmes entrer toutes en dans la forêt en même temps, et le désir très compréhensible de les ébahir avec du bon poisson frais.

Le lecteur se demandera comment faisait donc les ancêtres de Francis pour pêcher, surtout sans filet, canne à pêche ou tout autre outil. Il sera naïf. Rappelons que Francis venait de passer 10 mois sans se laver. Un dépôt certain de crasse s’était accumulé et tel un second derme, recouvrait sa peau. Crasse mélangée à l’eau de Cologne dont il usait en abondance pour cacher les odeurs.

La fameuse technique de ses ancêtres consistait à attraper les poissons à mains nues. C’était une des preuves de leur agilité. Papa Francis avait déjà un certain âge et plus toute cette agilité ancestrale, qu’il n’avait d’ailleurs jamais eue en abondance. Son pied ripa sur une pierre et il s’affala, pénétrant ainsi complètement dans l’eau. Ses femmes se seraient sans doute esclaffées si un miracle d’envergure n’avait pas eu lieu : Au contact naturellement bienfaisant de l’eau, sa seconde peau commença à se décoller lentement. Et bientôt toute la crasse accumulée, détachée, commença à se dissoudre dans l’eau. Et ce fut terrible. Les poissons, pris au piège entre ce poison fétide et le barrage rendaient leur pipe les uns après les autres. Les pêcheuses se demandaient d’où sortait tout ce poisson qu’elles n’avaient su repérer. Et bientôt ce fut la curie.

Silures, brochets, carpes, et autres. Tous ressortaient à la surface. Et les femmes se jetaient dessus en réclamant chacune leur part :

-          C’est moi qui suis la première femme. C’est à moi ce poisson.

-          Non c’est moi la première femme. Donne-moi le plus gros poisson

-          Qu’est ce que vous racontez ? C’est moi la première femme. Celui là est à moi

Une véritable bataille de poissonnières entre toutes les femmes de Papa Francis. Toutes ? Non pas toutes. Agatha, la belle Agatha, la sensuelle Agatha se tenait face à Francis, se désintéressant totalement de la pêche de ses coépouses. Elle avait trouvé un bien meilleur poisson. Elle qui avait accepté d’honorer ses devoirs conjugaux dans la saleté se réjouissait de voir tout propre l’objet qui établissait le lien entre elle et son époux en ces occasions. Elle s’en saisit :

-          Celui-ci est à moi

-          Pas ici, gémit Francis qui retrouvait sa pudeur. Attends que l’on rentre, laisse mon truc.

Pauvre Francis.
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