Tranches d'enying: extraits (chap 1:la naissance 1)
28 juil. 2009Et puis un matin, un sinistre matin, elle était revenue, mais sans son déjà légendaire sourire. Personne ne fit le rapprochement avec le fait qu’au même moment une garnison quittait la caserne militaire locale après un an de stationnement. La tristesse qui se lisait sur le visage de Catalina se changea subitement en désespoir quelques mois après. Et comme elle n’était pas prudente, le tenancier de la boutique du village, le boutiquier nota que c’est sensiblement au même moment qu’elle cessa de se fournir en serviettes hygiéniques dans son établissement. Il se trouve que ce boutiquier que tout le monde appelait Kankan n’était visiblement pas au courant des thèses économiques alors en vogue au moment qui disaient entre autre que la concurrence peut être une bonne chose pour les clients (ou alors il s’en foutait). En effet, l’idée que Catalina avait pu faire jouer la concurrence pour ce qui concernait son approvisionnement en serviettes hygiéniques ne l’effleura même pas. Il conclut donc tout de suite que la seule explication possible réunissant tous ces paramètres, à savoir mine déconfite et cessation d’achats, était que la petite était enceinte. En plus d’être très en retard sur les théories économiques (nous l’avons vu), il aurait fait un bien piètre journaliste car il ne pensa même pas à recouper l’information en interrogeant par exemple la principale protagoniste. N’allons pas conclure que ce brave Kankan était un incapable tout fait, car en plus d’être un bon commerçant, aidé il est vrai par la situation de monopole (ses prix de vente n’étaient fixés qu’après concertation de sa seule et unique personne), ce brave Kankan justifiait pleinement son surnom.
Comme toujours dans ces cas, ce sont les plus proches de l’incendie qui sont les derniers au courant qu’il y a un feu. Tonton Donny accaparé par ses histoires de filles et de terres (car il en avait beaucoup) finit par se rendre compte que l’on rigolait dans son dos et que ça jasait. Or ce brave homme n’était pas vraiment du genre à se laisser obnubiler longtemps par un problème, il trancha donc devant le mutisme amusé qu’affectaient les gens qu’il interrogeait poliment. Il réquisitionna un enfant d’une douzaine d’années, lui passa du tabac (les lecteurs auront évidemment compris que je le mets sous cette forme pour éviter les réclamations des ligues de défense de l’enfant), puis posa la question et obtint la réponse, qui lui parvint certes faible des lèvres tuméfiées du gamin (le tabac ne tuméfie pas lès lèvres, en tout cas pas aussi vite). Il courut chez sa cousine et la passa à son tour sur le grill. C’est à ce moment là qu’on sut que Kankan n’avait pas une réputation usurpée, car ses observations s’avérèrent exactes.
Catalina prise sur le fait donc, avoua son état mais refusa catégoriquement de livrer le co-auteur de son état. Elle refusa même quand le conseil d’anciens, appelé en désespoir de cause, la fit passer devant lui. Heureusement que tout le monde l’avait vue tellement souriante quelques mois plus tôt, sans cela on l’aurait prise pour une réincarnation de Marie, mais même Marie n’avait pas dû sourire autant dans les mois ayant suivis sa divine rencontre. Catalina surprit donc son monde en montrant à quel point elle était une femme de caractère, caractère qui s’affirmât davantage lorsqu’elle déclara devant toute l’assemblée qu’elle avorterait. Les murmures et exclamations scandalisées qui s’ensuivirent ne signifiaient aucunement que c’était là une pratique inusitée dans ces contrées, simplement que ça ne se disait pas à haute voix. L’érection des non-dit (ne parlons pas d’hypocrisie chers lecteurs) en règle est un art peaufiné de longue date.
Pour faire bonne mesure et parce que l’institution religieuse tient une place prépondérante dans la vie de ces gens, le conseil la mena chez le curé qui la menaça des pires foudres divines qu’elle accueillit d’un haussement d’épaules. Le curé manqua s’étrangler devant ce manque flagrant d’obéissance, haussa à son tour les épaules puis, déclara qu’il se lavait les mains car il devait passer à table. Une fois sortis de sa demeure, les anciens retournèrent tous chez eux car il était effectivement l’heure de déjeuner et si ventre affamé n’a point d’oreilles, il n’a certainement aucun conseil à donner.