Exulter...
14 août 2021Cet article est la suite de "Résister" qui présentait certains des (petits) combats que la vie nous offre. Celui-ci se focalise sur certaines des (grandes) joies que nous pouvons rencontrer. Exultons…
13 mois : Un grand pas pour la famille
Elle leva la tête. Ils étaient tous devant elle, assis, les bras tendus vers elles, souriants. Elle sentit que c’était le bon moment. Il fallait qu’elle se lance. Elle allait se lancer. Elle se lança !
Debout, en équilibre précaire, elle fit un pas. Puis s’arrêta. Les doutes revinrent. Elle voulut se rasseoir, mais elle croisa le regard de sa maman qui l’encourageait. Le temps suspendit son vol. Une, deux, cinq secondes. Puis elle reprit sa marche en avant. Un autre pas. Puis un autre. Et encore un autre. Papa et maman exultaient. Elle n’avait jamais fait quatre pas d’un coup.
Mais elle ne comptait pas s’arrêter là. Elle était lancée. Il lui restait cinq mètres à parcourir pour rejoindre les bras habituellement protecteurs. Elle les fit en courant. « Bravo ma fille ». Ils s’embrassaient tous. Elle ne les avait jamais vus si heureux. Qu’est ce qu’elle était contente.
5 ans : Super Héros
Il s’était levé avec anxiété. Il avait ouvert la porte et vu le vélo, flambant neuf. Le Père Noel l’avait écouté. Il avait douté. Depuis qu’il avait fait sa lettre, ses parents n’avaient eu de cesse de lui dire que ce n’était pas certain qu’il soit exaucé, que le Père Noel était très occupé, que les conditions économiques étaient très difficiles et que les usines qui fabriquaient les vélos étaient quasiment à l’arrêt. A toutes ces observations, il n’opposait que sa foi, inébranlable. « Dites ce que vous voulez, le Père Noel ne gère pas ça ». Plus la date du 25 Décembre se rapprochait, plus cela devenait une idée fixe. Il ne voyait plus rien.
Il ne remarqua donc pas qu’il y avait de moins en moins de viande dans les repas. Il ne remarqua pas que Papa et Maman ne faisaient plus leurs sorties simples mais régulières. Et il ne remarqua pas non plus qu’au pied du sapin il était le seul à avoir un cadeau flambant neuf. Il ne vit que son vélo. Et il était heureux. Tellement heureux alors qu’il effectuait ses premiers tours de roue sur son vélo de grand. Papa et Maman également étaient aux anges…
16 ans : Championne en herbe…
La boule au ventre. Elle avait la boule au ventre. Ça allait être à elles. On leur demanda d’aller sur la ligne de départ. Parcourir les quelques quarante mètres qui la séparaient du départ de la finale du 100 mètres, elle eut le temps de penser. Et elle pensa à énormément de choses.
Elle pensa à son arrivée dans ce lycée, deux ans plus tôt. Aux quolibets sur son poids qu’elle avait endurés, aux garçons qui ne la regardaient jamais, aux copines pas vraiment sincères, aux parents trop occupés pour comprendre, et à sa décision. Sa décision de tous les battre à l’école. Sa décision de perdre du poids en faisant du sport. Tant et si bien qu’elle y avait pris goût. Aux deux. Elle avait régulièrement été la première de sa classe. Côté athlétisme, plus elle perdait du poids, plus elle allait vite. Ses parents lui avaient même offert des courts pour progresser. Aujourd’hui, elle était au top. En forme, et elle se sentait belle. Elle eut le temps de penser à tout ça, pendant ces quelques secondes. C’est sans doute cela la relativité…
Elle se mit en position de départ : à vos marques, prêtes ? Partez ! Elle franchit la ligne d’arrivée avec deux mètres d’avance. Sous les Hourras de la foule. Elle était la star du jour.
23 ans : Jeune, trouve sa vie…
Il ne se sentait pas ridicule. A vrai dire, il se foutait pas mal d’être ridicule à ce moment précis. Il était agenouillé, devant tout l’amphithéâtre hilare, devant sa belle. Il venait de lui demander sa main. Il ne se sentait pas ridicule parce qu’il l’aimait de tout son cœur. Les remarques des cyniques qui lui disaient que l’amour ne durait que 3 ans ne l’atteignaient pas. Il était certain de sa constance. La fin de l’année était là, et ils venaient tous les deux de décrocher de très bons jobs. L’avenir s’annonçait radieux. Surtout si elle disait oui…
Il ne sentait pas ridicule, mais il devenait de plus en plus anxieux. Parce que loin de la joie espérée, il croyait deviner une colère froide sur son visage. Après plusieurs secondes, longues, elle explosa.
- Putain ! Tu te crois où ? Tu demandes ma main ? pour en faire quoi ? Je ne suis pas un objet, tu as compris ? C’est quoi cette démarche phallocrate ? Pourquoi ce ne serait pas à moi de te demander ta main ? Pour en faire quoi d’abord ? Tu as vu comme elle est velue ? Oh mon gars, entre dans ton époque hein.
Puis elle se tut. Il ne dit rien. Il ne savait pas quoi dire. Personne d’ailleurs ne savait quoi dire. Les murmures des étudiants s’étaient arrêtés. Avait elle dit non ? ce n’était pas clair. Soudain, elle se mit à pleurer.
- Je ne te donne pas ma main, mais oui, Oh que oui, je veux passer le restant de mes jours avec toi. Je t’aime mon homme de Néandertal…
Il crut que le bonheur allait le tuer….
37 ans : C’est le moment
Elle était devant la porte. Encore 37 secondes. Elle inspira profondément. Expira profondément. Encore. Encore. Elle parvint à faire partir la boule au ventre. Elle savait comment s’y prendre depuis longtemps déjà. Elle avait intérêt à savoir. Pour aller où elle voulait aller, elle y avait intérêt.
La porte s’ouvrit. Un grand bel homme en sortit, sourire carnassier entraîné pour cacher toute émotion sur les lèvres. Le candidat précédent. Elle regarda la salle d’attente où deux autres candidats attendaient qu’elle en finisse. Elle entra. Ils étaient six. Tous des hommes dans la cinquantaine. Assis sur une table devant elle. Elle s’assit sur la chaise.
- Pourquoi voulez-vous cette promotion ? vous savez qu’il s’agit d’une très haute responsabilité qui n’a été confiée à quelqu’un d’aussi jeune qu’une seule fois auparavant. Cette personne est aujourd’hui notre PDG.
Ils savaient la réponse. Elle était intelligente, dédiée, travailleuse, humaine, impitoyable, stratégique, tactique, résistante. En un mot, parfaite. Mais elle savait que d’autres avaient ces compétences. Elle parla, mettant ses compétences en lumière, et n’hésita pas à faire le lien avec le PDG. Elle guettait leurs réactions, mais ils demeuraient impassibles. Elle acheva. Pas de question. Il restait une minute. Décontenancée, elle entreprit de sortir. Avant qu’elle atteigne la porte :
- Madame, vous êtes retenue. Vous avez été formidable. Inspirante. On savait déjà que ce serait vous, mais votre exposé a levé les derniers doutes. J’ai hâte de travailler pour vous
Celui qui parlait serait plus gradé qu’elle-même avec l’obtention du poste. Elle ne fit même pas attention aux implications de sa dernière phrase. Elle était heureuse…
75 ans : Le patriarche
Du bruit. Encore du bruit. Incessant. Ce sont les enfants qui jouent. Du matin au soir. Et ce n’était même pas ses enfants à lui. C’était ses petits-enfants. Et il aimait ça, les entendre. Ils étaient tous venus pour ces vacances. Une vingtaine. La cour était pleine. Les enfants allaient et venaient dans la journée. Le soir, il leur racontait des contes de son enfance à lui. Ils avaient l’air ravis.
Il n’y a rien de particulier. Il y a la joie. Diffuse. Constante. Il ne se dit pas qu’il pouvait mourir tranquille. Il voulait profiter de tout cela encore longtemps. C’était cela la félicité…
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