Tout vient à temps à qui sait attendre. Il y a un an, nous commettions un article  qui avait pour but de présenter des structures de coûts de diverses activités productives réalisables au Cameroun, mais soumises à une rude concurrence qui les mettait sous le boisseau. La question en filigranne étant « La monnaie Binaire de M. Essomba peut-elle résoudre ce déséquilibre, et ainsi améliorer la situation de la balance des devises du Cameroun ?». Cet article annonçait une suite. La voici, et elle conclut que la monnaie binaire telle qu’envisagée, aggraverait le problème…

Dans l’article cité, nous analysions les secteurs de la production de vêtements et de la tomate à travers leur structure de coûts. Les éléments nous ayant permis d’y arriver sont fournis dans l’article. Pourquoi ne sommes nous pas compétitifs? Pourquoi ne produisons nous pas plus et à de meilleurs coûts?

 

 

La monnaie binaire ne résoud rien: Il faut travailler !

L’étape suivante était de simuler ce qu’il se passerait en cas d’introduction de la monnaie binaire (appelée CEB comme Cameroon’s Essomba Binaries). C’est ce que nous ferons dans un premier temps. Le principe de base de ces simulations sera que les différents acteurs agissent TOUJOURS au mieux de ce qu’ils perçoivent comme leurs intérêts. Plusieurs hypothèses seront simulées : Le CEB est-il donné en plus du salaire en CFA ou en remplacement d’une partie ? Peut-il y avoir une décote ? Peut-on payer toutes ses charges avec le CEB ? Etc.

Sur quoi mesurera-t-on les résultats de ces simulations ?

  • Le consommateur : Son pouvoir d’achat est-il impacté ? négativement ? Positivement ?
    • Son intérêt est de pouvoir acheter plus de choses avec ce dont il dispose. Il aura donc intérêt à ce que les prix baissent (c’est déjà pour cela qu’il préfère la robe importée aujourd’hui). Il essaiera aussi s’il a du CEB, de l’écouler le plus vite possible pour pouvoir acheter d’autres choses avec du CFA.
  • L’état : Comment évoluent les recettes fiscales ? comment évolue la balance de paiement ?
  • L’entreprise camerounaise : Fait-elle de meilleures ventes ?
    • Son intérêt est de maximiser son résultat, soit en vendant plus (et donc en réduisant son prix de revient), soit en augmentant son bénéfice unitaire. Et puisque son bénéfice lui sert à vivre (et à acheter des produits, y compris importés), il essaiera d’avoir son bénéfice en CFA.
  • L’importateur : Est-il impacté par le CEB ? Négativement ?
    • Son intérêt est le même que celui du producteur camerounais.

Quelle est la situation aujourd’hui ? Quelle est la structure des coûts rencontrée dans nos deux cas ? Pour ce qui est des vêtements, le couturier vend une robe à environ 15 mille FCFA alors que l’importateur peut en vendre à 11500 FCFA (avec un meilleur bénéfice). Les détails sont dans l’article précédent mais nous arrivons à la répartition suivante

La monnaie binaire ne résoud rien: Il faut travailler !
  • Pour le couturier, le gros des charges va dans des choses importées (42% pour les machines et les tissus), avec ensuite, les salaires, la TVA (s’il la paye). Le reste, y compris le bénéfice ne va pas au-delà de 5% du coût de vente
  • Pour l’importateur, le gros des charges va dans les importations et la TVA. A noter qu’il a un bénéfice supérieur, malgré un prix de vente largement inférieur.

 

La structure de coûts de la tomate en conserve ne renvoie pas une image très différente pour les importateurs, mais on note une différence notable pour le producteur local.

  • Pour le producteur local, le gros des coûts vient de produits ou services locaux, notamment l’achat du fruit. Suivent les importations (machines, boite de conserve vides) et la TVA.
  • Pour l’importateur de pâte de tomate, on retrouve massivement les importations, puis la TVA, puis la douane
  • Pour l’importateur de boites de tomates finies, nous avons le même type de structure.
La monnaie binaire ne résoud rien: Il faut travailler !

 

Que se passe-t-il alors après l’introduction du CEB ? Simulons en prenant plusieurs hypothèses.

 

Hypothèse 1 :

  • 1 CEB = 1 CFA
  • On peut payer toutes les charges avec le CEB, y compris l’AES (tout ou partie)
  • Les salaires des fonctionnaires (voire des autres ?) auparavant 100 CFA sont maintenant du type 100 CFA + 30 CEB (gratuitement délivrés par l’Etat)

 

Pour la vente de vêtements, que se passe-t-il ?

Le client dispose désormais de 15 K CFA + 4,5 KCEB. Il va essayer d’écouler tous ces CEB en achetant sa robe. Que va faire le producteur Camerounais ? Il va essayer de récupérer ses 4,5 KCEB et de payer ce qu’il peut avec. De sa structure des coûts, il ne peut utiliser directement du CEB que pour 4425 FCFA qui correspondent à tout ce qu’il doit à l’Etat (douane, impôt, TVA) et aux sociétés comme AES (qui ont-elles une structure de coûts quasi uniquement tournée vers l’extérieur et donc qui ne sauront pas quoi en faire). Il ne peut pas substituer une partie du salaire de ses employés  par du CEB (cas d’un côté le client les as reçus gratuitement, et eux n’accepteront jamais de devoir le « payer »). Donc, si le client avait eu plus de CEB, le couturier ne les aurait pas acceptés.

Que va faire l’importateur ? Lui aussi va vouloir récupérer tous les CEB dont il a besoin pour… payer ses charges à l’Etat. Ici, il peut récupérer jusqu’à 3600 CEB. Rappelons que son objectif est de maintenir (ou augmenter) son bénéfice en CFA. Auparavant, il vendait la robe à 11,5KCFA à quelqu’un qui avait 15 KCFA. Ce client dispose maintenant de 15KCFA et 4,5KCEB. Que se passe-t-il si le commerçant vend maintenant à 10KCFA + 3,6KCEB ? Le client qui a 4,5 KCEB gratuitement va préférer cette situation à la précédente car elle lui dégage plus de CFA utilisables sur d’autres biens d’importation. Le commerçant augmente quant à lui son bénéfice en CFA qu’il peut extravertir en les rappatriant dans son pays d’origine ou en important plus de robes. Le couturier local meurt. L’Etat et les sociétés parapubliques ne sont plus payées qu’en CEB qui ne vaut plus rien en quelques mois : dévaluation car dès la première itération 11,5 KCFA = 10 KCFA + 3,6KCEB.

 

Pour la vente de tomates en conserve, que se passe-t-il ? Ici nous sommes dans une situation où le client avait auparavant 21MCFA, et maintenant il a 7M KCEB en plus. Les vendeurs de tomate ne peuvent donc récupérer que 7M KCEB au maximum. Par sa structure de coûts, le producteur local ne pourra récupérer que 800 K (la douane, la TVA et les menues charges à l’Etat). En effet il a 14 Millions qui servent à acheter la tomate, mais pour quelle raison les paysans accepteraient-ils du CEB ? Ils vendent leur tomate pour pouvoir se payer des vêtements, du savon, de l’huile, du riz, du pétrole, etc. Si une partie de ces dépenses peut être payée en CEB, ils n’ont aucun intérêt à substituer les CFA qu’ils ont d’habitude à des CEB (les clients les ont eus gratuitement). Ils ne prendraient du CEB que si c’est en plus. Et donc le prix des tomates concentrées augmenteraient. Le producteur local ne peut donc accepter que 800 KCEB. Par contre, les importateurs (des deux types) peuvent eux aller jusqu’à 1,8 M CEB pour celui qui importe les boites de conserve entières (et 1,5 M pour l’autre) car ils payent beaucoup de douane. Que vont-ils faire ? Baisser le prix en CFA de 500 K et l’augmenter de 1,5 M CEB. Résultat, ils augmentent leurs bénéfice en CFA, le CEB est dévalué, et l’Etat oublie de récolter quoique ce soit en CFA puisque tout le monde lui rendra des CEB ayant déjà perdu leur valeur. Comment payer les charges extérieures ?

 

Hypothèse 2 :

  • 1 CEB = 1 CFA
  • On peut payer toutes les charges avec le CEB, y compris l’AES (tout ou partie)
  • Les salaires des fonctionnaires (auparavant 100 CFA) sont maintenant du type 70 CFA + 30 CEB (gratuitement délivrés par l’Etat)

 

Pour la vente de vêtements, que se passe-t-il ? le client qui n’a plus que 10,5 KCFA et 4,5 KCEb n’achètera plus jamais de robe camerounaise car avec la formule de l’importateur, il lui restera en main 1,5 KFA et 1 KCEB, alors qu’avec le couturier, il ne lui resterait que 100 CEB (inutilisables par ailleurs).

 

Pour la vente de tomates en conserve, que se passe-t-il ? Pour le consommateur, c’est encore pire que précédemment, puisqu’il ne pourra même plus acheter les tomates en conserve produites localement d’abord. A peine aurait-il les conserves importées. Il lui resterait sur les bras 6 M CEB (et 0 CFA) dont il pourrait très difficilement se départir.

 

Cette deuxième hypothèse est donc encore pire que la première.

 

 

Hypothèse 3 :

  • 1 CEB = d CFA quand il vous est donné, 1 CEB = d CFA si vous vous en séparez
  • La monnaie tourne, et celui qui l’a s’en sépare auprès de l’Etat contre une décote d
  • Les salaires des fonctionnaires (auparavant 100 CFA) sont maintenant du type 100 CFA + 30 CEB (gratuitement délivrés par l’Etat)

La différence avec les deux premières hypothèses est ici qu’on ne peut plus payer les taxes à l’Etat avec sous peine de décote. Si le producteur local veut payer l’Etat avec cette monnaie, alors son client n’en aura pas assez. Son prix de vente va donc augmenter. Et ses ventes diminuer. Il fermera. Le client est donc obligé de se tourner vers l’importateur. Celui-ci (du moins dans les deux exemples choisis) est le seul qui peut gérer cette décote sans attaquer son bénéfice par le fait qu’il l’intègrera dans les CEB qu’il demande au client.

Si la monnaie n’est pas utilisable, le fait de mettre une décote pour en sortir fera en sorte que les gens s’en débarrassent au plus vite et refusent de l’avoir. Ceux qui l’accepteraient sont ceux qui peuvent accepter cette décote sans impact. Et ce n’est que ceux qui sont déjà les plus compétitifs, donc les importateurs.

 

Les simulations de ces trois hypothèses nous donnent donc le résumé suivant.

 

La monnaie binaire ne résoud rien: Il faut travailler !

La monnaie binaire ne marche pas. Elle est une facilité d’esprit. Le sujet de la compétitivité de la production camerounaise mérite plus de travail. Ouvrons des pistes : Quand on regarde la structure des coûts, que faut-il pour faire pour améliorer la situation des producteurs locaux ? Prenons la fabrication de robe.

Etre compétitif signifie faire baisser le prix. Quels sont les leviers pour y arriver. Le graphe nous dit qu’il faut baisser la valeur des intrants, baisser les salaires et baisser la TVA. Je propose la démarche suivante

  • Inciter les couturiers à se regrouper en coopératives (ou assimilées)
  • Inciter les couturiers à mutualiser les besoins en produits importés (machines et tissus) de manière à avoir un effet de volumes sur les prix. La coopérative commande pour 100, 500 ou 1000 couturiers. Il y aura un gain sur le prix à l’achat dans le pays producteur de ces produits, un gain sur le transport des marchandises et un gain dans la suppression de la marge que les revendeurs se font aujourd’hui. A mon sens il y aura une réduction d’au moins 30% sur le poste représentant 42% des 15000.
  • L’Etat impose une franchise de douane pour les coopératives de ce type, voire même une franchise de certaines charges. Les retombées en termes d’emploi et de balance des devises compenseront cela (à noter que plus d’importations ne sera pas ici une mauvaise chose, vu que le prix unitaire baissera, et que la quantité de robes importées diminuera). Il y a encore là entre 4 et 8% de gains
  • Concernant les salaires, il ne s’agit pas de baisser le salaire des individus. En effet, pour baisser la masse salariale, soit on baisse le salaire de chacun, soit chacun travaille plus (ou mieux). Comment donc améliorer cet aspect ? Quiconque est allé dans un atelier de couture peut évaluer l’efficacité de ceux qui y travaillent. Que ce soit dans l’organisation des tâches ou dans l’efficacité des tâches à faire une fois définies. J’évalue encore cela à 20% des 24% de ce poste. L’organisation en filière y contribuera. La coopérative dont on parlait plus haut pourra également permettre d’acheter des machines plus performantes qui elles aussi peuvent améliorer la productivité. Mettons-y encore 10% sur les 24%

Au total, si ce genre de mesure est pris, on peut économiser environ 30 % sur le prix de revient. Et donc vendre ladite robe aux alentours de 11 000 FCFA.

 

La monnaie binaire ne résoud rien: Il faut travailler !

En analysant la structure de coûts, on se rend alors compte que le client serait bénéficiaire, choisirait naturellement la robe camerounaise, et les importateurs de produits finis seraient tués dans la mesure où le producteur local accepterait plus facilement le CEB (parce que les mêmes démarches auraient été faites dans les autres secteurs de l’économie) et qu’il a une structure moins exogène que celle de l’importateur : La compétitivité du tissus industriel local est un préalable à la monnaie binaire. Elle n’en saurait être la conséquence. C’est ainsi qu’elle est utilisée dans tous les exemples cités par M. Essomba. En suisse, les communes qui utilisent le WIR sont aussi compétitives que celles qui ne l’ont pas. C’est pour cela qu’il peut exister. Sinon on aurait les problèmes décrits précédemment.

 

Je termine en disant que si on appliquait en outre certaines des idées du MRC de M. KAMTO dans la campagne politique qui démarre (Mécatronique, implication de la diaspora), on pourrait avoir en outre

  • Une production compétitive et locale de certaines machines (moins d’importation)
  • Une diaspora aujourd’hui désireuse d’investir, mais découragée par l’environnement qui pourrait financer l’achat des machines pour la coopérative de couturiers à un taux plus faible que les banques et avec comme condition un remboursement en CFA au Cameroun. Ceci donnerait un financement de l’économie, et effet bénéfique pour la balance de paiements (aucun CFA ne sort mais des machines rentrent quand même).

 

La clé sera le travail. Rien n’est facile, mais évitons de rêver : Travaillons…

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