Mbolo Ma Anne. Bonjour Ma Anne. C'est ce que je te disais toujours quand j'arrivais au village ou quand on se voyait le matin. La prochaine fois que j'y serai, je ne pourrai plus te le dire en face. Tu es partie. Ce n'est pas vraiment une surprise. Ça fait déjà 4 ans que tu as eu les premiers signes de faiblesse. J'ai beaucoup de chance, parce que chaque fois que je t'ai vue entre temps, tu étais en forme. On me disait que tu avais fait une attaque, quand j'étais là, tu étais en forme. On me disait que tu n'avais plus toute ta tête, que tu ne reconnaissais plus les gens. Mais chaque fois que je suis venu, tu m'as reconnu, et tu te souvenais même que j'étais là. Je ne t'ai pas vue souffrir, même si je savais que ça pouvait arriver d'un moment à l'autre. Aussi garderais-je un souvenir pur de toi. Sans tâche. Souvenir qui embrasse les diverses facettes de ta vie, facettes qui elles même m’ont enseigné de nombreuses leçons. Je vais essayer de te rendre hommage en les rappelant ici.

 

 

             Ta première facette a bien sûr été celle de Femme.

Née dans un petit village de la forêt équatoriale, tu t'es retrouvée mariée, sans doute bien jeune, à l'un des premiers médecins du Cameroun. Tu aimais à le dire « Minga Docteur ». La fierté que tu en ressentais ressortait encore, même 50 ans plus tard. La seule photo que j'ai vue de vous deux témoigne à quel point tu avais été jolie. Et tu le savais. Tu disais l'être encore. D'où ton surnom de Nyango. Ton époux a dû beaucoup t'aimer. Parce que tu étais jolie, mais aussi pour ce temps passé à tes côtés alors que tu ne faisais pas d'enfant. Il a épousé une autre femme après de longues années. Et elle a enfanté avant toi. J'imagine le courage qu'il t'a fallu pour résister, surtout dans cette société. Et puis tu as enfin eu ton fils unique. J'imagine la joie ressentie à ce moment.  Joie de courte durée car tu devenais presque aussitôt veuve. Et tu l'as été pendant 5 décennies. Et tu es restée là, fidèle. Je ne peux qu'imaginer les nombreuses sollicitations, certaines de tes beaux-frères. Nos us et coutumes ne sont pas toujours faciles pour une veuve. J'imagine la force de caractère qu'il a alors fallu pour t'imposer. Force de caractère que tu as gardée jusqu'à la fin. Tu avais l'âme d'une chef.  Tous ceux qui à un moment ou à un autre ont connu les foudres de ta colère peuvent en témoigner. Mais bien au-delà de ça, tu étais aussi rieuse et malicieuse. Rieuse avec ton humour, « ndjong », comme on dit en boulou.

 

            Ce sont là quelques unes de tes qualités, en tant que femme, que j'ai pu identifier. Mais au-delà de femme, tu as aussi été une mère...

            Je me souviens quand il y a une vingtaine d’années, tu m’as raconté ton histoire, en faisant le lien avec Anne, épouse d’Elkana dans la bible. Tu m’as dit que comme Anne, tu as vécu de longues années dans le mariage, sans enfant, alors que ta coépouse en avait. Tu m’as dit tes prières pour en avoir un, comme Anne. Et tu m’as dit que tu as été exaucée, comme Anne. Et tu l’as appelé Samuel, comme Anne. J’imagine ta joie à ce moment-là. J’imagine aussi l’angoisse qu’il ne lui arrive rien. Les parents, notamment les mamans, l’ont naturellement. Mais la tienne a dû être décuplée. Pourtant tu ne t’es pas laissé faire. Tu t’es battue pour qu’il ait accès au meilleur, qu’il fasse correctement l’école, même si cela a impliqué de nombreuses périodes de séparation longues. Admirable. Et tu as réussi dans cette tâche. Mais tu ne t’es pas contentée que de cette tâche. Tu as participé à l’éducation de bien d’autres : les autres enfants de ton époux, d’autres enfants, et notamment Mendomo, que tu as élevé et qui t’a malheureusement précédé.

Et tu as eu des petits enfants. Nous. J’ai eu la chance de passer toutes mes vacances au Cameroun au village, sous ta seule responsabilité. Avec mes frères et sœurs. Maintenant que je suis parent, je vois comment « contrôler » ne serait-ce qu’un enfant n’est pas chose aisée. Alors près d’une dizaine ? Chapeau. Peut-être ma mémoire est-elle sélective, mais je ne me souviens d’aucune fessée ou d’élévation de voix pendant ces vacances nombreuses. Pourtant tout le monde filait droit. Autorité naturelle, bienveillance, sens du travail (ce n’est que le soir que tu te reposais…). Autant de qualités qui ressortaient.

Mère, Grand-mère, et même matriarche. Tu voulais que ton clan prospère et s’agrandisse. Je me souviens qu’il y a de très nombreuses d’années, tu m’as dit que tu aimerais voir nos enfants avant de mourir. Il y a 4 ans, alors que tu étais très malade, mon fils est né. Il a eu ton nom. Et ma crainte alors était que tu ne partes sans le voir. Tu l’as vu et revu, et tu en as été consciente. C’est intrigant que tu décèdes au même moment, 4 ans plus tard, alors que je vais avoir une petite fille. Tu ne la verras pas, comme tu n’as pas vu Maleya, mais tu as eu la grâce de voir 4 arrière-petits-enfants.

 

Femme, mère, mais aussi et surtout Chrétienne

J’ai parlé d’Anne dans la bible et de ce que ça dit de toi. Tu as connu les épreuves, mais tu n’as pas renoncé, comme Job, dont tu m’avais aussi parlé. Tu as gardé l’espérance. De l’enfantement, mais aussi de nombreuses autres. J’ai eu lors de mes treize premières années l’occasion de dormir dans ta chambre pendant les vacances. J’ai eu la chance, chaque soir, de t’entendre réciter ta prière (souvent longue J ). Avec la même trame, mais ponctuée d’éléments circonstanciés, mais qui toujours laissait voir tes espérances : la santé et la réussite des tiens. Je peux aujourd’hui dire que tu pars avec le sentiment d’avoir été entendue par ton Dieu. Et ça, je pense c’est une très grande félicité. Je sais que tu pensais que ton Seigneur avait récompensé sa servante.

 

Enfin, tu as été une paysanne. Souvent, on a une acception péjorative du mot, mais avec toi, on était obligé de le voir positivement. Travail, sens de la simplicité, ténacité. Voilà ce que je retiendrai. En passant de nos vacances où tu allais aux champs tous les matins, destination que tu as continué de prendre jusqu’à très récemment, jusqu’à ton amour du village et de la vie du village. Tu as choisi cette vie simple. Même quand tu as été malade, tu refusais de rester à Douala. Tu voulais rentrer rester au village (« les médicaments peuvent suivre »). Puis tu n’as plus pu aller aux champs, en brousse. Pas grave, tu allais derrière ta cuisine. Puis tu n’as plus du tout eu de force. Et même là, dans ta tête, tu devais toujours aller au champ. Et dans ta tête, tu allais toujours au champ. Malgré les forces parties, tu allais t’asseoir hors de cuisine, arrachant les mauvaises herbes, balayant autour de toi. Tu étais au champ ! Et lors de mon dernier passage en Mai, tu m’as donné 4 doigts de bananes cueillies là, en me disant que c’était le plantain que tu m’avais ramené du champ. Pour que j’aille le cuisiner à ma femme et mon fils.

 

Voilà les leçons que tes actions, ton identité ont su m’apprendre. Mais à ton corps défendant, tu m’as aussi appris d’autres leçons. Deux principalement.

La première c’est quand en 92 ou 93, la petite dernière de l’époque a eu une douleur au cou. Sans doute un torticolis dû au voyage inconfortable de la veille. Et tu nous as amenés chez un guérisseur pour nous « blinder ». Je n’ai pas compris comment en tant que chrétien, on pouvait avoir peur « des forces du mal ». Cette contradiction a été le point de départ pour moi des réflexions sur la manière de considérer ce qu’on m’avait toujours appris. Réfléchir avant d’adhérer.

La seconde c’est quand quelques années plus tard, à Douala, je jouais avec mes amis du quartier dans la cour. Nous faisions beaucoup de bruit. Beaucoup trop. Tu es sortie, passablement énervée, et tu les as chassés de la cour de la maison en disant « Nguelafis ». Oui ils étaient quasiment tous Nguelafis. Mais moi aussi, par ma mère. Et je savais que l’être n’était pas un défaut. Comme être autre chose. Je savais donc que tu n’avais pas raison. Le fait d’être Ngelafis n’avait aucun rapport avec les jeux (que j’avais organisés) ou le bruit qu’on faisait. Je reconnaissais là aussi l’essentiel des préjugés que l’on retrouve de part et d’autres dans nos régions, dans nos pays, dans notre monde. Et ces préjugés doivent être dépassés. Ouverture aux autres. Questionner les traditions. Réfléchir avant d’adhérer. J’en ai aussi conclu que ce n’est pas ce qui est beau qu’on aime, c’est ce qu’on aime qui est beau.

 

Et toi, tu étais belle. Une amie m'a dit que je pouvais être fier de ma Grand-Mère, à cause de ses valeurs, qu'elle a su me transmettre. Je ne sais pas si je les ai assimilées, mais ce sont en tout cas des valeurs qu'il me plait de viser. Malgré ta maladie, tu m’as reconnu à chacun de mes passages. Et tu savais que j'étais là. À plusieurs reprises, tu m'avais reproché de disparaître toute la journée, et quand je revenais tu dormais déjà. A chaque fois je me disais, je vais lui consacrer plus de temps. J'espère l'avoir bien fait, en Mai dernier. Je te dis Au revoir, parce que tu n’es pas bien loin. Et de plusieurs manières possibles…

Ma Anne, Mbolo...
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