Nous avons récemment commis un article, inspiré de Proudhon l’anarchiste, qui traitait des impôts . Le sujet des impôts n’est pas le seul, loin de là, sujet de réflexion intéressant qu’on peut dégager de l’œuvre de cet auteur. Il est par exemple célèbre pour sa citation, sur le sujet de la propriété, qui disait « la propriété c’est le vol ». Il identifie le concept de propriété au concept de monopole qui va injustement priver les travailleurs du produit de leur labeur. Heureusement, il y a la concurrence. Mais elle aussi a ses travers…

Le présent article se propose de revenir sur ses concepts, en résumant Proudhon, d’en présenter le rôle et les travers qu’ils peuvent engendrer. Nous conclurons par une ouverture sur des sujets plus politiquement actuels comme le caractère plus ou moins bien fondé du protectionnisme économique par exemple…

Proudhon, et il n’est pas le seul, situe l’origine de la propriété à l’accaparement du sol. Il n’a rien contre le fait qu’à l’époque où on a eu besoin de commencer l’agriculture, le produit de ce que chacun cultivait, produisait, lui revienne. Tu travailles, tu as les fruits. Par contre, ce qui s’en est suivi, et qui n’a pas de sens selon lui, c’est que des hommes ont dit « j’ai travaillé (abattu, défriché, planté, récolté) ce terrain, c’est donc MON terrain ». Ça peut encore passer dès lors qu’il y a suffisamment de bonne qualité pour tout le monde. Mais très vite, cela n’a plus été le cas. Ceux qui n’étaient pas propriétaires, selon cette définition, ont donc été obligés de travailler pour les autres (en général sur leurs terres, via le servage ou simplement le salariat). Or, si avant la propriété, le produit du travail correspondait à ce qui était consommé par la société, après la propriété un déséquilibre apparait nécessairement : avant, sur un hectare, on pouvait produire 100 kg. On avait aussi besoin de consommer 100 Kg. Du coup, le produit allait directement au producteur. Après, sur un hectare, on peut toujours produire 100 Kg, et le besoin en consommation est toujours de 100 Kg. Par contre le propriétaire, s’il vous permet de travailler sur SON champs exigera quelque chose. Soyons gentil et disons que ce n’est que 5 qu’il prendra, la force de production ne récupérera donc que 95. Voilà le début des inégalités. Certains gagnent sans travailler, parce qu’ils sont en situation de monopole.

Proudhon généralise, à raison, ce raisonnement au capitalisme globalement. L’investisseur attend un intérêt alors qu’il ne participe pas à la production. Par voie de fait, c’est la force de production qui en sera lésée. Il dit par exemple que si en une année, les charges pour produire l’ensemble de la production valent 20 milliards, puisque les propriétaires / actionnaires exigeront quelque chose, cette production sera vendue à 25 milliards (bénéfices de 5 milliards). Ainsi ceux qui produisent à 20 milliards rachètent les mêmes produits à 25 milliards, s’appauvrissant donc inéluctablement tandis que les propriétaires eux s’enrichissent (sans travailler). Et on en fait partie dès lors que l’on a un salaire horaire supérieur au salaire de base. Le monopole est alors la capacité à gagner de l’argent sans avoir à travailler.

On peut de nouveau illustrer avec l’exemple du bailleur et du locataire. Le bailleur achète son appartement avec son argent (gagné par le travail ou par un type de monopole). Le locataire paie son loyer avec le fruit de son travail à lui. Donc le bailleur capte le produit du travail d’autrui sans avoir à travailler. Nous sommes donc en situation de monopole.

Le monopole n’est donc pas une bonne chose. Mais c’est une chose indispensable car sinon, il n’y aurait pas d’activité (à partir du moment où le principe de propriété a été acté, et où tout retour arrière est impossible). Notre propriétaire de champs ne le mettrait pas en location si lui ne gagnait rien et notre capitaliste n’investirait pas si il n’y avait pas de retour (comme nous l’avons montré  ). Or il faut qu’il y ait de l’activité. Que faire alors ? Le limiter dans la mesure du possible, et c’est le rôle de la concurrence…

C’est en effet grâce à la concurrence que le monopole est attaqué, et que la marge captée par les monopoleurs diminue, et donc que la force de production augmente sa part dans la captation des richesses produites. Pour illustrer, reprenons nos trois exemples

  • La concurrence sera la situation où les travailleurs peuvent trouver un lopin de terre ailleurs que chez l’unique propriétaire. Celui-ci, pour attirer de la main d’œuvre sera obligé de diminuer la part qu’il prélève. La situation est identique en cas de fermage. Ou en cas d’autres gros propriétaires. Soit les salaires augmenteront, soit les prix baisseront et les consommateurs qui sont aussi les producteurs gagneront plus.

  • Pour la production industrielle, si les entreprises produisant produit coutant 20 milliards appartiennent à un individu, il est évident que sa marge sera plus élevée que si elles appartiennent à 100 individus. En effet, pour être celui qui en priorité écoule ses produits, il rognera sur sa marge, et les autres feront de même, et donc les prix baisseront. Ce qui se vendait 25 milliards se vendra alors 22 ou même 21 milliards. Et les consommateurs, qui sont aussi la masse des producteurs en bénéficiera.

  • Notre bailleur mis en concurrence par une offre de logements suffisante est obligé de baisser le loyer. Résultat, le locataire « donne » moins au monopole la part du revenu de son travail.

Tout est bien qui finit bien alors ? Hélas non. On comprend facilement que si les propriétaires (de terre, de capital, de logements, etc.) en concurrence réduisent leurs marges respectives, c’est pour conserver une part (proportionnellement aux autres) plus grande de ce qu’il y a à prendre. En d’autres termes, les acteurs mis en concurrence agissent toujours pour la (re)constitution d’un monopole ! Ils ne sont pas devenus des saints. Puisque le monopole reste leur objectif, que vont-ils alors faire ? Proudhon répond : Ils vont essayer de réduire les coûts de production (les 20 milliards). Pour cela, ils vont négliger le négligeable (équipements de sécurité, respect de normes), ils vont baisser les salaires, ils vont embaucher des enfants (peu exigeants), etc. Ils accroîtront ainsi leurs marges et le monopole sera de retour avec ses inégalités qui se creusent.

En lisant ce passage, je me suis demandé pourquoi cette situation n’existait pas en France. Et la réponse est que l’Etat a fixé des minimaux sociaux. Il a imposé un salaire minimum, il a établi des normes, il a fait des lois anti-trust, etc. C’est pour cela que l’on n’est pas dans la situation anticipée il y a presque deux siècles par Proudhon. Mais tout de suite après, je me suis aussi dit qu’il y avait de nombreux pays (le Cameroun par exemple, mais aussi la Chine) où ces minima ne pouvaient tout simplement pas être appliqués, car ils ne correspondaient à aucune réalité économique. On peut très bien décréter que le SMIC au Cameroun est de 1000 euros (500 K FCFA), on aboutira uniquement à des licenciements en masse et/ou au passage au travail au Noir. Il serait d’ailleurs intéressant de savoir si en France (qui a des niveaux de salaire équivalent au pays de poids économique équivalent, même sans les minima sociaux légaux) c’est l’Etat qui a imposé les minima sociaux ou s’il ne s’est contenté que de suivre l’évolution de la réalité économique.

Nous terminerons en ouvrant le sujet sur le protectionnisme économique. En effet, et pour un pays comme la France (avec des minima légaux, des normes, etc.) un produit venant d’ailleurs, là où ces minima ne sont pas en vigueur respecte t’il une concurrence saine face aux produits construits sur place ? Et si on répond non, ce qui n’est pas mon cas (du moins pas encore), cela autorise t’il à mettre sur pied un protectionnisme économique (droits de douane, etc.) ? Nous mènerons cette réflexion dans un prochain article…

Retour à l'accueil