La liberté est et a été une aspiration profonde de bon nombre de peuples et d’individus. Certains, à l’instar de Sekou Touré, ont même théorisé leur préférence pour une pauvreté dans la liberté qu’une opulence dans l’esclavage. De cette observation, il est naturel de conclure qu’un individu, un groupe de personnes ou un peuple qui vit sous un joug, ie qui subit des injustices ou qui est privé de (toute sa) liberté l’est probablement contre son gré.

 

Et s’il l’est contre son gré, c’est qu’il existe des mécanismes qui le maintiennent sous domination d’une entité autre que lui-même. Le présent article se propose d’analyser ces mécanismes à travers principalement l’exemple d’un pays dont la population subit l’arbitraire du système judiciaire, de la corruption, du népotisme, de la répression (par exemple lors de manifestations). Les pays éligibles à cette description sont nombreux.

 

Comparaison n’est pas raison. Mais comparons à travers la métaphore de l’enfant de 3 ans qui est sous le joug de ses parents. Un joug bienveillant ? Mais un joug quand même. Son papa peut être son tyran dans la mesure où il peut lui faire faire ce qu’il veut (normalement), et que l’on est donc pas en démocratie. Pour savoir ce qu’il doit manger, s’il doit aller à l’école normalement il n’y a pas débat. Et comment ça marche ? Pour qu’un enfant accepte de faire ce que veulent ses parents, il faut une menace (crainte de choses qu’il redoute) ou une promesse (de choses qu’il accepte). Ceci n’est valable que pour les enfants qui ne sont pas encore en mesure de comprendre ce qu’il y a de bien pour eux (auquel cas, leur volonté coïncidera avec celle de leur père, et là pas besoin ni de promesse, ni de menace dudit père). Quelles peuvent être ces menaces ?

 

Imaginons un enfant qui a peur de la tondeuse à cheveux. Il se bat comme un beau diable depuis qu’il a 6 mois, à chaque fois qu’il s’agit de se couper les cheveux. Du coup, son père utilise cette arme pour le menacer : si tu ne manges pas, je vais chercher la tondeuse. Si tu ne te couches pas, je t’emmène chez le coiffeur demain, etc. Et ça marche. Jusqu’au jour où l’enfant décide que finalement, on va le coiffer. Et qu’il se dirige lui-même vers le lieu de « torture », et subit la coupe sans problème. Son père est content (il accepte enfin de se coiffer). Son père est très inquiet (avec quoi vais-je encore le menacer). Comme son père dispose aussi de ressources, il invente très rapidement un monstre « Djoundjou Lune », qui servira dorénavant de menaces.

 

Que conclure de cette métaphore ? Que la menace (et a contrario les promesses) ne valent que par la valeur subjective que chacun de nous y met. En gros, nous sommes esclaves de nous-mêmes. C’est ce que La Boétie développe dans son discours de la servitude volontaire. Il commence son (relativement court) texte par « Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire ». A l’issue de son développement, il conclut que nous sommes esclaves de nous-mêmes, par nos représentations que nous faisons des menaces et promesses du « tyran », mais aussi et surtout que nous sommes esclaves par nous-mêmes, dans la mesure où chacun de nous prend une place active dans la perpétuation de la tyrannie (le contraire de l’état de liberté). Et il a raison.

 

Nous sommes esclaves de nous-mêmes, parce que la représentation qui confère l’autorité à ceux qui ont le plus d’argent (parfois détourné) ne dépend que de nous. Parce que nous décidons que « vaut mieux un diable qu’on connait qu’un ange qu’on ne connait pas », parce qu’on refuse de voir le lien entre nos pratiques quotidiennes et les résultats que l’on obtient, parce qu’on choisit d’avoir peur (y compris de la mort) au lieu de défendre nos droits. Si un enfant choisit de rester dans la maison paternelle où il subit les brimades mais où il a du manger au lieu d’aller « se battre dehors, mais en étant libre», il doit savoir que son esclavage vient aussi de sa représentation de ce qui est acceptable. Je ne dis pas que c’est facile de risquer le peu que l’on a ( voir article précédent sur le film Django  ). Je dis qu’il convient d’être conscient que le problème a aussi sa cause dans nous-meme.

 

Mais nous sommes aussi et surtout esclaves par nous-mêmes. En effet, qui est le peuple ? Le policier qui frappe le manifestant ne fait-il pas partie du peuple ? Le proviseur qui détourne les frais d’inscription de ses élèves ne fait-il pas partie du peuple ? Et le fonctionnaire qui exige une quote part pour signer et faire avancer un dossier (alors que le service est supposé être gratuit). Et celui qui accepte de payer, est-il du peuple ou non ? Le DRH adjoint d’une entreprise privée qui ne fait recruter que ses frères, est-il du peuple ? Et le fonctionnaire du ministère des transports qui prend 80 mille pour un permis ? La greffière au tribunal qui écrit ce que la partie ayant le plus payé souhaite voir écrit au détriment des faits ? Le bayam sellam qui tchoko l’employé municipal qui vient collecter les taxes communales, diminuant de facto les recettes de la commune pour l’entretien de la voirie, des professeurs vacataires, etc. ce Bayam sellam, fait-il partie du peuple ?

 

Nous sommes tous le peuple, et tous les jours nous concourront à créer les conditions de notre servitude. Par les représentations que nous avons. Par nos actions. Nous devons prendre conscience de cela, et non pas comme sur la photo illustrant l’article, prier en espérant que la solution tombe du ciel. Nous sommes des esclaves volontaires. Et qu’est ce qui compose donc cette servitude volontaire

  • Acceptation de subir : Principalement à cause de nos représentations, parce qu’on se dit que c’est la moyen le plus facile d’avoir ce qu’on veut ou d’être laissé en paix (jusqu’à la prochaine fois).

  • Acceptation d’obéir à des ordres iniques : C’est le cas du juge qui rend un verdict inique parce que la haute hiérarchie l’a demandé, du policier qui frappe les manifestants, du comptable qui trafique ses livres parce que le directeur l’a demandé, de l’enseignant qui modifie la note de l’enfant de l’ami du directeur d’établissement.

  • Initiative dans la création de l’arbitraire : Quand on a commis l’arbitraire parce qu’on y était obligé (parce qu’on a pensé que l’on était obligé), on se met ensuite à le commettre pour son propre intérêt. Et c’est le cas le plus fréquent, c’est le cas le plus dangereux, et le plus difficile à combattre. C’est le cas de l’enseignant qui n’attend aucun ordre mais qui vous notera en fonction de ce que vous lui donnez, du juge qui jugera en fonction de vos poches, du commerçant qui voudra corrompre l’employé municipal, du fonctionnaire qui demandera de l’aide pour remettre votre dossier en haut de la pile. Pour ce troisième cas, vous pouvez avoir des dirigeants qui veulent changer les choses, sans que rien ne change s’ils n’agissent pas au bon niveau.

 

Cet article s’adresse donc à ceux qui veulent comprendre comment ça marche, pour pouvoir quand ils font partie de la chaîne résister quand cela est possible, et le cas échéant, être conscient qu’ils perpétuent eux-mêmes le système. Pour qu’au lieu de se plaindre si un chauffard ayant acheté son permis a failli les tuer, si alors que le service public est censé être gratuit on leur demande de payer, s’ils sont victimes d’un adversaire plus fortuné dans un tribunal, bref s’ils sont victimes d’injustices, au lieu d’en appeler à une force supérieure, qu’ils sachent qu’ils ont leur part, et soit l’acceptent, soit commencent à se demander comment ils peuvent agir à leur niveau pour impulser le changement.

 

Mais il s’adresse aussi à d’éventuels dirigeants « intègres » qui hériteraient d’un tel système. Il n’y aurait pas d’ordre venant d’en haut, mais certains maillons de la chaîne prendraient sur eux l’initiative de l’arbitraire. Pour que le combat ne soit pas que de vains mots, il convient de combattre cela, et de déployer des stratégies qui permettront d’aider ceux en fin de chaîne de résister, et de limiter les marges de manœuvre (initiative d’arbitraire) de ceux qui sont dans la chaîne en limitant intelligemment les pouvoirs dont ils disposent ( voir détails dans un article précédent sur le pouvoir  ).

 

Par exemple, si nous devons lutter contre le phénomène d’un bureau administratif où le chef impose à ses agents de prendre « quelque chose » pour traiter un dossier (et donc leur demande une certaine somme tous les jours/ mois), il y a trois niveaux d’actions :

  • Les usagers qui disent non

  • Les agents qui refusent d’appliquer cela

  • Le responsable plus hiérarchique intègre qui met en place un système où le bureau sera évalué en fonction de sa vitesse de traitement des dossiers qui sont déposés, avec sanction quand les performances ne sont pas atteintes. De manière à ce que l’usager normal, qui voit son dossier traité normalement (vu que les agents sont objectivés sur leur vitesse de travail) n’ait pas à vouloir « accélérer » le traitement du dossier.

 

Trois niveaux d’action donc, dans ce cas, mais dans bien des cas. Chacun de nous peut agir selon sa position dans la société. Dans de prochains articles, je me propose d’évoquer des pistes, applicables plus ou moins difficilement par chacun, pour ensemble, marcher vers la liberté et la justice.

Si nous sommes esclaves, c'est parce que nous le voulons bien...
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