Salomon est connu comme ayant été un grand roi pour les Juifs, et ce qui n’est pas automatique, comme un grand sage. Certains disent même « le plus grand sage de tous les temps ». N’a-t-il pas (et ici nous citons l’ancien testament), alors que Dieu lui demandait ce qu’il souhaitait comme cadeau pour son accession au trône demandé la sagesse (2 chroniques 1 : 10-12)? Certains lui attribuent aussi la paternité de l’Ecclésiaste et/ou du livre des Proverbes. Mais il est surtout célèbre pour son jugement (le jugement de Salomon) au cours duquel, alors que deux femmes se disputaient la maternité d’un nouveau-né, il eut à décider à qui devait aller l’enfant. Comme les deux femmes rivalisaient d’arguments, il eut recours à une astuce (censée illustrer sa sagesse) pour les départager. Il proposa de couper l’enfant en deux. L’objectif de cet article est d’examiner s’il a vraiment fait preuve de sagesse en proposant cette astuce, et s’il n’y avait pas d’autre astuce plus efficace

Dans l’histoire, la fausse mère dit « OK », et la vraie mère dit « pas Ok, c’est même mieux de lui donner l’enfant ». Salomon peut ainsi rétrocéder l’enfant à la vraie mère et punir l’usurpatrice. Brillant. Sauf que je me suis souvent interrogé sur la vraisemblance de cette histoire. Vraisemblance, non pas au sens historique (l’histoire s’est ou non passée. Ce n’est pas le sujet, l’importance dans ces sujets étant le sens que l’on peut en tirer), mais au sens comportemental (les gens peuvent-ils vraiment se comporter de la sorte). Je suis même certain que sur 10 femmes dans cette position, on ne trouvera pas 2 qui répondront comme l’usurpatrice. Pourquoi ? Expliquons…

Disons que dans cette histoire, et pour chacun des protagonistes, il y a trois éléments : son envie (être mère), son sentiment par rapport à l’autre protagoniste (jalousie, haine due à la dispute, etc) et l’objet désiré (ici le bébé). Utilisons deux métaphores pour la bonne compréhension. Imaginons un premier cas où deux protagonistes se disputent un terrain devant Salomon, l’un étant le réel propriétaire et l’autre un usurpateur. Imaginons dans un second temps un cas où deux protagonistes d’une même équipe ont fait un projet et se voient promis comme récompense une promotion pour celui qui aura le plus porté le projet. Les deux le revendiquent (mais seul un a véritablement porté le projet) Salomon est leur chef.

Que deviennent les différents éléments ?

  • L’envie : être mère / avoir le terrain / avoir le poste
  • Les sentiments par rapport à l’autre : dans les trois cas, ils varieront d’un individu à l’autre et de la teneur des échanges
  • L’objet querellé : le bébé / le terrain / le poste

Pour chacun des trois cas, à quoi correspond l’astuce de Salomon ?

  • Dire qu’il va couper le bébé en deux. Aucune n’aura ce dont elle a envie. Et l’objet querellé (le bébé) sera détruit.
  • Dire qu’il va confisquer le terrain et le garder pour lui-même. Aucun n’aura le terrain, et l’objet querellé sera détruit (du moins de leur point de vue)
  • Dire qu’il va simplement supprimer le poste querellé, ou le donner à quelqu’un d’autre. Aucun n’aura le poste ; et l’objet querellé sera détruit (du moins de leur point de vue)

Il est évident que puisque les deux convoitent cet objet, aucun ne veut vraiment la destruction dudit objet. Si donc l’un d’eux consent à cette destruction, c’est que ses sentiments (haineux) à l’encontre de l’autre l’emportent à ce moment-là ET sur l’envie initiale ET sur la valeur intrinsèque que l’on attribue à l’objet querellé. Posons-nous la question suivante : si le propriétaire du terrain légitime réalise qu’il risque de perdre le procès au détriment de l’imposteur, est-il absolument impossible que lui aussi réponde « ok confisque le, mais ne lui donne surtout pas à lui » ? De même, est-il impossible que le porteur du projet acceptent la suppression du poste s’il pense qu’il ne l’aura pas ? Je ne pense pas. Nous aurons alors un cas où l’imposteur et le propriétaire accepte la destruction de l’objet querellé, parce que les sentiments qu’ils éprouvent envers l’autre sont plus forts que leur envie. Or nous avons dit « plus fort que l’envie et la valeur intrinsèque attribuée à l’objet ». C’est ce qui explique

  • Que la vraie mère ne puisse pas accepter qu’on tue son enfant.
  • Que je suis sceptique sur le fait que la fausse mère ait vraiment accepté cela. Car elle aura beau détester/envier/jalouser la vraie mère, il s’agit ici d’un enfant. Et la plupart des gens, en tout cas au 21ème siècle ne valideront pas que la vie d’un enfant soit surpassée par sa propre haine envers quelqu’un d’autre.

C’est pour cela que je doute que l’astuce de Salomon soit une astuce qui marcherait véritablement dans la vraie vie. Et donc dans la vraie vie, les deux femmes auraient dit « non, ne tue pas l’enfant » (ne serait-ce que par stratégie, car toutes les juridictions trouveraient cruel).  Mauvaise astuce car dans certains cas (terrain et poste), les deux peuvent répondre « oui détruis l’objet » et dans un autre, les deux peuvent répondre « non ne tue pas l’enfant ». Et donc Salomon n’aurait pas été plus avancé (à moins de tomber sur la « méchante » qu’il a eue).

Qu’aurait donc pu dire Salomon pour avoir une meilleure chance de tomber sur la bonne solution. Essayons ceci : «  si vous ne me dites pas la vérité, je vais  vous donner l’enfant à toutes les deux. Toi tu auras l’enfant une semaine sur deux, et toi tu l’auras aussi une semaine sur deux ». Comment nos trois composantes sont maintenant positionnées

  • Pour l’usurpatrice
    • Elle peut avoir ce qu’elle veut, certes à moitié. Elle passe de 0 (ce qu’elle mérite) à ½
    • L’objet querellé est préservé, et donc ses valeurs (dans le cas d’un bébé, d’un petit chat par exemple) ne sont pas violées
    • Et si elle a des sentiments négatifs à l’encontre de l’autre, elle la « nique » quand même
    • Donc il est fort probable qu’elle dira OUI.
  • Pour la vraie mère
    • Elle perd en partie ce qu’elle avait légitimement. Elle passe donc de 1 à ½
    • Le sentiment d’injustice (qui entraînera probablement des sentiments négatifs) qui fait qu’elle peut ne pas vouloir que l’autre obtienne quoi que ce soit
    • L’objet querellé est intact, mais pour des objets moins importants qu’un bébé (poste ou terrain par exemple) il n’est pas exclu qu’elle préfère même la destruction de l’objet à cette solution médiane
    • Donc il est fort probable qu’elle commencera par répondre Non à cette solution

Pour les autres exemples, ça se traduirait par diviser le terrain en deux ou créer deux postes intermédiaires, représentant des mini-promotions. Et le comportement des protagonistes sera le même que dans le cas des mères. Ainsi Salomon aura une manière plus sûre de trancher en toute justice. Il n’y a certainement pas pensé car le phénomène des gardes alternées que l’on connait grâce aux divorces n’était pas encore répandu à son époque.  

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