Nous avons récemment commis un article sur certains types d'investissements qui traduisaient ET accentuaient la pauvreté du tissus industriel local. Cette observation est largement partagée, et si nous nous contentions de constater, plusieurs autres ont poussé plus loin le diagnostic, et quelques uns même, proposent des solutions pour remédier à cette situation. C'est le cas de Dieudonné ESSOMBA avec sa monnaie binaire. Il dit grosso modo que comme rentrées de devises, notre économie n'a que la vente de cacao, bananes, fer et autre bois. Par contre chaque fois que nous importons, nous plombons nos réserves de devises. Donc si nous importons des choses à faible valeur technologique que nous devrions savoir fabriquer, alors nous aggravons ce déséquilibre. Et cela n'est pas soutenable sur le long terme. Sa monnaie binaire vise à résorber ce déficit en captant un local de manière à ne pouvoir le couvrir qu'en production locale.

Je suis tombé dessus (sa page Facebook) quand je faisais des recherches pour une étude sur le FCFA (étude qui se fait attendre), et intéressé, j'ai enregistré quelques liens pour pouvoir les étudier à tête reposée (lien 1, lien 2, lien 3). Depuis, j'ai lu quasiment tous ses posts sur le sujet. Ils ont quasiment tous la même structure: diagnostic, solutions possiblement envisageables (dont la monnaie binaire), élimination des autres solutions, et donc, la monnaie binaire est la seule solution pour sortir de la situation dans laquelle nous sommes. Que le lecteur ne prenne pas peur, s'il y a plusieurs articles, c'est parce qu'il a plusieurs (excellentes) façons d'amener le sujet, et du coup on lit et relit sans cesse. Ce que j'ai fait, jusqu'à cet article du 1er Octobre 2016. Où là j'ai réagi, et M. Essomba m'a répondu.

 

  1. Origine des questionnements

 

Dans cet article, en plus de rappeler le diagnostic, les raisons pour lesquelles il pense les autres solutions (CFA, monnaie souveraine, tentative de développer l'industrie locale par divers outils, etc.) inopérantes, et les raisons pour lesquelles il pense que la monnaie binaire est la seule solution. Comment marcherait la monnaie binaire? Un peu comme les monnaies complémentaires, à la différence que dans ce cas, le territoire couvert est l'ensemble d'un pays, et l'Etat est celui qui gère cette monnaie par l'émission de bons. La visée est de promouvoir une industrie locale qui se développera car alimentée par une demande (celle des possesseurs de la monnaie binaire) et qui évitera toute concurrence externe car ceux qui importent des produits étrangers ont besoin de CFA, et non d'une monnaie inconvertible. Plus de détails en lisant les développements de M. Essomba dans les liens cités (et notamment celui du 1er Octobre).

Le passage qui m'a fait réagir était celui-ci

"Pour ce faire, nous allons remettre aux fonctionnaires et aux étudiants des bons d’achat qu’ils ne peuvent utiliser que pour les habits cousus par les couturiers locaux"

"Par exemple, si le chiffre d’affaires d’un couturier est de 3 Millions et que ses dépenses en en eau, électricité, impôts et en étoffe CICAM sont de 1 Million, il va prendre les bons pour 1 million, car c’est cette valeur qu’il va utiliser.
Que vont faire les bénéficiaires de bons ? Ils vont auprès d’une boutique chinoise et constate que l’habit chinois coûte 10.000 FCFA. Il va auprès d’un couturier camerounais et il constate que le même habit coûte 15.000 FCFA, mais le Camerounais est prêt à prendre 8.000 FCFA et 7.000 FCFA en bons.
Le bénéficiaire du bon va donc immédiatement acheter l’habit camerounais, car il dépense un pouvoir d’achat qui lui est inutile autrement, et en même temps, il fait des économies sur le CFA. "

J'ai demandé si le fonctionnaire, en admettant qu'il recevait 100 KFCFA de salaire, recevrait maintenant 70 KFCFA + 30 K en binaire ou il recevrait 100 FCFA + 30 K en binaire (30 venant d'une publication précédente ou M. Essomba disait qu'il fallait stabiliser à environ 30% de masse monétaire binaire étant donnée la configuration du Cameroun). La réponse a été qu'il recevrait 100 KFCFA + 30 K en monnaie binaire.

Appelons par la suite la monnaie binaire "CEB" (Cameroon Essomba's Binaries). Nous avons donc le CEB et le CFA.

J'ai donc ensuite demandé si cela ne revenait pas pour l'Etat qui acquérait maintenant des impôts en CEB à réduire la part de CFA, et donc de devises permettant d'acquérir les outils/machines à forte valeur ajoutée permettant le développement des infrastructures. Il m'a été répondu qu'il n'y avait pas de crainte de ce côté, même si cela signifiait que la croissance des recettes ne se ferait plus en CFA mais en CEB.

 

Je me suis ensuite demandé si les importateurs de « pacotilles chinoises » ou de « friperies européennes » n’accepteraient eux aussi pas des CEB au moins pour payer leurs impôts, et quels en seraient les impacts. La réponse qui m’a été donnée ne m’a convaincu (les importateurs n’accepteraient pas les CEB, car ils ont besoin de CFA pour leur business). Heureusement, car cela me permet de développer le point suivant, à savoir différentes simulations pour modéliser ce qui se passera du point de vue de ces importateurs, lorsque le CEB sera introduit (et permettra de payer des impôts, AES, etc.).

 

  1. Simulations post Introduction du CEB

 

a. Définition des prémisses

Le but de ces simulations est de savoir l’effet du CEB, sur les stratégies des acteurs, notamment les acteurs qui ne favorisent pas le développement de l’industrie locale (et qui n’auront pas intérêt à le faciliter), notamment, les importateurs de produits finis. Dans notre exemple, les vêtements. Avant de continuer, et à propos des types de dépenses de nos devises,  nous les classons en 4 principaux types, du plus tutile au plus néfaste. Ce classement est bien sûr subjectif, mais je pense que la plupart y souscrira.

  • Importations du nécessaire qui permettra de construire les infrastructures ou de technologie de pointe que l’on ne peut pas fabriquer soi même, mais dont on a besoin

  • Importations de produit à faible valeur technologiques que l’on devrait pouvoir fabriquer

  • Dépenses inutiles ou pour agrément (champagnes, missions non productives, séminaires, etc.)

  • Rapatriement (expatriation) pure et simple de devises (par exemple le commerçant qui rapatrie dans son pays d’origine les bénéfices de son activité commerciale au Cameroun)

D’aucun pourront vouloir établir différentes catégories, mais continuons. Ensuite analysons la structure de coûts de notre couturier Camerounais qui vend sa chemise à 15 KCFA (Kilo CFA). Considérons 100 chemises, soit 1500 KCFA. A près l’introduction du CEB, il ne pourra accepter les CEB que pour payer ce qui peut être payé sans CFA. Et donc tout ce qui a un trait avec l’extérieur DOIT être payé en CFA. Même si M. Essomba indique qu’il pourra payer toutes ses taxes et impôts, son tissu, et les factures d’eau et électricités en CEB, j’en doute, au moins le tissus, l’eau et l’électricité car ces fournisseurs ont eux aussi des machines importées (100 % CFA), des salaires à payer pour lesquelles (au moins env 70 % CFA) pour lesquelles il faudra des CFA. Le reste en CEB me semble donc pouvoir difficilement représenter 45% du total (700 KCEB sur le total de 1500). Mais admettons. Cela nous donne la schématisation suivante (simu 0).

 

(Tentatives de ) Discussions sur l'efficacité de la monnaie binaire de M. Essomba...

A noter que selon l’indication de M. Essomba, 1 CFA = 1 CEB

b. simulations

Commençons par simuler la situation actuelle. Si le besoin en CFA du couturier est de 800 K CFA, s’il ne peut être rentable (étant donné la répartition des coûts du schéma précédent, c’est que pour l’importateur de vêtements chinois, le prix d’achat de la marchandise en Chine (transport inclus) ne peut excéder 650 KFCFA (hypothèse haute), sinon lui non plus ne pourrait pas vendre à 1000 KCFA. Nous postulons ensuite que la douane reviendra à 150KFCFA (et cette somme est appelée à diminuer avec les APE par exemple) et que la part des salaires dans la structure de coûts n’est que de 10% (il n’a besoin que de vendeurs). Nous avons enfin considéré 30% comme impôts sur le résultat. Ce qui nous donne (simu 1)

(Tentatives de ) Discussions sur l'efficacité de la monnaie binaire de M. Essomba...

Il vient donc que

  • L’Etat perçoit 210 KFCA à titre divers

  • 650 KFCFA sont de la dépense pour importation de matériel que l’on devrait pouvoir fabriquer (catégorie 2)

  • 70 KFCFA sont du rapatriement de fonds (catégorie 4)

 

Simulons ensuite ce qui se passe dès l’introduction du CEB. L’importateur a maintenant un concurrent qui vend les 100 chemises à 800 KFCFA + 700 KCEB. Est-ce dramatique pour lui ? Que se passe t’il par exemple, s’il décide de passer son prix de vente de 1000 KFCFA à 900 KFCFA + 300 KCEB (équivalent 1200 K soit 300 de moins que pour le couturier camerounais, mais 200 de plus pour l’acheteur, et donc pour l’Etat, vu que ce sont des bons gratuits). Cela nous donne en structure de coûts (simu 2).

(Tentatives de ) Discussions sur l'efficacité de la monnaie binaire de M. Essomba...

Il vient donc que

  • L’Etat perçoit 280 KCEB à titre divers (il ne perçoit plus aucun CFA)

  • 650 KFCFA sont de la dépense pour importation de matériel que l’on devrait pouvoir fabriquer (catégorie 2). Cela reste inchangé

  • 180 KFCFA sont du rapatriement de fonds (catégorie 4). La part de la fuite de devises due à la plus mauvaise catégorie explose !

On pourra me dire qu’il perdra des clients, je n’en suis pas certain, vu qu’il aura baissé la somme de CFA requise, et qu’il est toujours moins cher de 300K par rapport au couturier camerounais (tout en ayant augmenté son prix. D’autre part, il ne sera pas facile pour notre consommateur d’avoir 45% de CEB sur lui (vu qu’il n’en recevra que 30%). A mon sens, son nombre de clients augmentera, entrainant la fuite d’encore plus de devises. Admettons néanmoins que 900 KFC FA, c’est encore trop pour les détenteurs de CEB et que sa part de clients ne soit pas encore en augmentation. Et examinons la simulation suivante (simu 3).

(Tentatives de ) Discussions sur l'efficacité de la monnaie binaire de M. Essomba...

Pour économiser des CFA (20KCFA), il « augmentera » le salaire de ses vendeurs en le faisant passer à 100K. Certains seront d’accord, les autres seront obligés d’accepter. Il est toujours bien moins cher que le Camerounais. Il viendra donc que

  • L’Etat perçoit 282 KCEB à titre divers (il ne perçoit plus aucun CFA)

  • 650 KFCFA sont de la dépense pour importation de matériel que l’on devrait pouvoir fabriquer (catégorie 2). Inchangé par rapport au pré-CEB

  • 100 KFCFA sont du rapatriement de fonds (catégorie 4). En augmentation par rapport au pré-CEB

  • 68 KCEB sont ses bénéfices en KCEB qu’il ne peut pas faire sortir du pays.

A ce stade, il est certain que l’importateur ne perdra pas de clients par rapport à aujourd’hui (et en gagnera même, puisque ceux qui avaient 1000 KCFA pouvaient déjà payer chez lui, et ceux qui n’avaient que 800 KCFA peuvent maintenant payer chez lui), tuant définitivement le maigre tissus de couturiers actuels. Et l’Etat aura encore moins de devises, sans aucun impact sur le tissu industriel.

Mais que fera notre importateur de ses 68 KCEB bénéficiaires ? Comme il n’est pas bête, il garde son premier business ou en ouvre un autre, où il ne vend qu’à 1000 KFCA. Ainsi ceux qui n’ont que des CFA s’approvisionneront chez lui, et ceux qui ont des CEB s’approvisionneront aussi chez lui. Rien ne le lui interdit, et il capte tout (augmentation du nombre de clients). Il se permet ensuite de s’échanger les 68 KCEB du premier business en 68 KCFA du second business et ça nous donne (simu 4).

(Tentatives de ) Discussions sur l'efficacité de la monnaie binaire de M. Essomba...
  • L’Etat perçoit 142 KCFA et 68 KCEB à titre divers

  • 650 KFCFA sont de la dépense pour importation de matériel que l’on devrait pouvoir fabriquer (catégorie 2). Inchangé par rapport au pré-CEB

  • 70 KFCFA sont du rapatriement de fonds (catégorie 4). Idem par rapport au pré-CEB

  • 68 KCFA sont ses nouveaux bénéfices issus de la transformation des 68 KCEB précédents.

 

On voit alors apparaître un autre effet pervers. Pour l’Etat, 1 CEB = 1 CFA. L’importateur utilise ce fait, vu qu’il va reverser l’argent à l’Etat qui sera obligé de l’accepter. Par contre, il vend le même produit, soit 1000KCFA soit 800 KCFA + 400 KCEB. En d’autres termes, il impose à ses consommateurs que 200 KCFA = 400 KCEB, dévaluant ainsi de facto le CEB. Le taux de dévaluation dépendra des réglages de simulation du business. Ceci entrainera ensuite une inflation galopante où dans la structure des coûts, la part du CEB augmentera sans cesse. D'abord des importateurs comme nous l'avons vu qui baisserons un peu en CFA et augmenteront de beaucoup en CEP (y compris ceux qui ne sont en concurrence avec aucun ateur local, dans le seul but de payer leurs impôts en CEP et garder le maximum de CFA pour eux), ensuite des acteurs / industriels locaux car dans leur structure de coût il y a forcément des éléments importés (machines, etc.). En très peu de temps, tout le monde perdrait confiance au CEP...

 

  1. Conclusion

 

En conclusion, il vient que pour peu que nous ayons des importateurs avisés (et ils le sont, ma calcul ma plan), alors la monnaie binaire, telle que décrite par M. Essomba dans son post du 1er Octobre n’atteindra pas l’objectif escompté, et au contraire, dégradera la situation par rapport à aujourd’hui (moins de devises pour l’Etat, plus de devises qui fuient le pays de la pire des manières possibles). C’est une surprise pour moi. Le résultat de ces simulations est faux si M. Essomba peut préciser les modalités d’applications (différences entre importateurs et industriels locaux dans le paiement des impôts ? des salaires ? douane non payable en CEB ? etc.) A partir de ces éventuels nouveaux éléments, je me ferais un plaisir de refaire mes simulations…

Au fil de mes lectures sur la monnaie binaire, je me disais qu’elle marcherait peut-être (agnostique) mais j’avais deux problèmes fondamentaux

  • Le fait qu’elle soit présentée comme la solution unique (plus qu’une panacée), et ce sans nuance aucune

  • Le fait que les autres éléments (corruption, qualité du management, vision de nos dirigeants etc) soient considérés comme négligeables dans l’évolution de la situation.

Mais le résultat de ces simulations tend à indiquer qu’il y a soit un problème de compréhension de ma part, soit un problème d’explication de la part de M. Essomba, soit un problème avec la monnaie binaire en elle-même.

Considérons maintenant cette dernière simulation (simu 5). Admettons que le couturier camerounais soit bien plus compétitif et vende à 1200 K au lieu de 1500 K, voire même à 1100 K. Dans ce cas, notre importateur ne pourra pas rester en CFA (il perdrait des clients) et il ne pourra pas augmenter son prix de vente à 1200 K (il ne serait plus compétitif). Au mieux (pour lui) il vendrait donc à 800KCFA+200KCEB.

(Tentatives de ) Discussions sur l'efficacité de la monnaie binaire de M. Essomba...

Ce qui ferait que

  • L’Etat perçoit 180 KCEB et 30 KCFA à titre divers

  • 650 KFCFA sont de la dépense pour importation de matériel que l’on devrait pouvoir fabriquer (catégorie 2)

  • 70 KFCFA sont du rapatriement de fonds (catégorie 4). On peut passer à 60 KFCFA (auquel cas l’impôt passe de 30KCFA à 10KCFA + 20 KCEB) si les salaires restent entièrement en CFA (il n’y a pas de carotte)

Là les couturiers camerounais pourront se battre, d’autant plus que si le bénéfice en CFA baisse, alors quelques importateurs pourront se retirer du marché (moins de gain, moins d’intérêt). On en conclura alors que la monnaie binaire sera efficace que si les couturiers camerounais sont déjà compétitifs, et ont eu des gains de productivité par ailleurs (avant la monnaie binaire). La question de la compétitivité existante aujourd’hui n’est donc pas résolue par la monnaie binaire (voire au contraire). Que faire aujourd'hui sans changer l'efficacité de nos dirigeants?

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