On a coutume de dire que les routes Camerounaises sont de véritables tombeaux. Et comme Black Rodgers l’a chanté, « la route ne tue pas, mais c’est nous qui tuons, à cause de nos nombreuses maladresses ». Il est donc logique de conclure que nous, Camerounais ne savons pas conduire, ou plutôt ne conduisons pas bien.

Mais, lecteur, lectrice, ce n’est pas de ce sujet dont je veux parler, bien qu’il y ait certainement beaucoup à dire (et d’autres l’ont dit ). Ce dont je veux parler est en fait d’investissements étrangers au Cameroun, ou du moins de certains d’entre eux (Chinois, mais pas que), et de ce qu’ils disent de notre société, de notre économie et de notre gouvernance. Allons-y.

Faisons un tour à Kribi. En plus d’être une cité balnéaire agréable, on y construit un port en eau profonde qui deviendra un gros hub en Afrique Centrale. Il n’y a pas eu de gros retard, et on n’attend plus que le président pour l’inauguration. Enfin une grande réalisation ? Allons le voir. Le port est à une trentaine de kilomètres de Kribi. Nous décidons d’y aller sur un coup de tête vers 17h30, donc sans prendre le laisser passer qui nous permettrait éventuellement d’entrer. Pas grave. On longera la mer, et on verra bien l’entrée.

Sur la route, on voit quelques Chinois (je dis Chinois, mais disons Asiatiques) faire du jogging. On m’informe qu’ils appartiennent à CHEC, société chinoise en charge de construire le port. On passe ensuite devant un gigantesque camp, et l’on m’informe que c’est leur base de vie. Vraiment grand le camp ! "Bah oui, c’est normal, ils ont ramené toute la main d’œuvre, même les chauffeurs sont Chinois. Ils ne prennent qu’un aide Camerounais dans le camion quand ils font la route".

Si j’arrive dans un village avec la nourriture déjà préparée pour toute la durée de mon séjour, cela ne signifie t’il pas que je pense que les habitants dudit village ne savent pas préparer, que cela soit en termes de qualité gustative ou de propreté / sécurité ou de respect des délais ou de sérieux dans mon travail. Je me suis donc dit que si cette information était vraie, cela signifierait que les Camerounais ne savent pas conduire, du moins pour ceux qui ont validé un tel contrat.

On arrive à la barrière d’entrée du port, et on fait demi-tour, et croyez le ou non, les panneaux de signalisation (ne correspondant pas à ceux du code de la route) signalant par exemple les entrées PK2, PK4, PK6 de l’autoroute en construction devant relier le port à Kribi sont écrits en chinois, avec sous titrage en anglais. Pour l’une d’elle, il y a un deuxième sous titrage en français. Images à l’appui.

Les Camerounais ne savent pas conduire...

Je prenais tantôt l’exemple de la nourriture, mais dans le camp, les mêmes sources indiquent une vie complètement autonome, avec leurs propres cuisiniers, qui leur préparent de la nourriture chinoise (et donc sans relation avec les productions locales). Idem avec les autres corps de métier. Même le ciment non produit localement, tout, jusqu’aux pelles, serait donc est importé. Il doit peut être y avoir une exagération, car on y trouve des ouvriers Camerounais en grève, preuve qu’il y a aussi des Camerounais, quoiqu’apparemment mal traités

Certains peuvent critiquer ce qu’il convient d’appeler les grands travaux en disant notamment qu’ils endettent les Etats avec des retombées surtout pour les classes qui sont déjà les plus aisées et qui exploiteront ces infrastructures. En gros j’emprunte X avec les intérêts de x. J’espère que Y, les bénéfices escomptés du projet, couvriront X+x (coût réel du projet). Ce que l’on remarque, c’est que Y est très souvent inférieur aux prévisions initiales.

Les Etats peuvent répondre que ces chantiers, même pendant leur construction permettront de résoudre le chômage, d’augmenter la croissance avec un pouvoir d’achat en hausse de la part des travailleurs qui vont à leur tour stimuler la production et augmenter les revenus des petits producteurs (agricoles, artisans, etc). Et donc que le coût du projet était en fait X+x-I où I sont tous les induits pendant la construction cités ci-dessus.

Avec un projet tel que présenté ici, il n’y a quasiment pas d’induit, car l’investisseur vient avec tout, et ne consomme rien sur place. Et en imaginant que le constructeur (qui a parfois remporté l’appel d’offres parce qu’il était le moins disant) ait eu une offre où il prenait la main d’œuvre locale, X (et donc x) seraient même probablement inférieures puisque il ne compterait pas dans son offre les coûts d’hébergement, de nutrition, etc.

Au final, avec un tel type de projet, accepté par notre gouvernement, on se retrouve avec des projets plus chers et avec moins d’induit. Certainement que CHEC dira

  • Avec mes ouvriers, je suis véritablement garant de la qualité du travail qui sera fait. Et si notre gouvernement ne dit rien, c’est qu’il est d’accord sur le fait que sa population n’est pas formée. Qui est censé la former ?
  • Avec mon matériel (y compris le petit matériel) je suis garant de la qualité. Si le gouvernement ne dit rien, c’est qu’il est d’accord pour dire que son tissus de PME (ou même de cimenteries) n’est pas capable de couvrir les besoins. Et qui est responsable de développer ce tissu de PME ?

Certes, pour la Chine c’est pain béni : Ses entreprises gagnent des marchés et soignent la balance commerciale. Des Chinois travaillent, y compris à l’extérieur de la Chine, et de surcroit ils consomment la production chinoise (mais payée in fine par le pays « ami ») bien qu’étant hors de Chine. Du pain béni.

Alors, certes, ce n’est pas facile pour un petit pays africain de discuter d’égal à égal avec la Chine, mais ne serait ce pas plus facile, par exemple, si les pays de la CEMAC se regroupaient pour dire « Nous avons X ponts à construire, nous regroupons l’appel d’offres, et nous avons plus de poids pour imposer nos conditions sociales ». Nous parlons de CEMAC, mais pourquoi pas de plus grands regroupements ? Si la Chine refuse, elle ira construire des ponts où ailleurs ? Combien de chantiers en Guinée équatoriale ? au Congo ? en Côte d’Ivoire, et souvent les mêmes conditions sociales se retrouvent…

Bref, pour moi, le problème (en tout cas celui-ci) est dans la qualité de la gouvernance, dans nos pays, et dans notre continent.

Pour que l’on n’ait pas l’impression que je fais une fixation sur la Chine, regardons un autre type d’investissement. Français celui-là. Il s’agit à Douala du centre commercial Square partenariat KADJI, SUPER-U. J’y ai fait un tour. C’est bien beau. Je me suis dit « où sont les produits Camerounais là-dedans ». Ils m’ont entendu, ils ont mis des affiches vert-rouge-jaune quand il s’agissait de produits camerounais. Tous les œufs sont camerounais. Un seul chocolat camerounais (Mambo). Aucun biscuit, un seul type de bonbons (aromatisés au gingembre), une seule pâte à tartiner, rien en ce qui concerne l’habillement, aucune conserve alimentaire, 0 jus d’orange, etc.. Bref, dans quasiment tous les rayons, 0 ou très peu de produits Camerounais. Voir image

Les Camerounais ne savent pas conduire...

Je pense que si SuperU, en bon commerçant, trouve localement des produits moins chers que les importations n’hésitera pas à les sélectionner. Avec les APE qui vont seulement entrer en vigueur, ça ne présage rien de bon. Mais de quoi cela est il l’image ? Du faible tissu de PME. Il n’y a-t-il rien à faire ? S’il y a quelque chose à faire, le faisons-nous ? Bien ?

J’ai ma petite idée sur la question…

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