Il y a quelques années, j’ai participé à une conférence / débat dont le thème était « Entrepreneur Africain, entrepreneur social ? », thème qui pouvait se comprendre (au moins) de deux manières

- L’entrepreneur africain travaille t’il pour résoudre les problèmes sociaux de son continent ?

- La réussite de l’entrepreneur africain permettra t’elle de résoudre les problèmes sociaux du continent ?

Les deux acceptions ne sont pas identiques, et c’est la première qui avait principalement été comprise, et donc débattue. Je trouve pour ma part la seconde plus fondée, et deux évènements récents sont venus me rappeler que je devais formaliser ma réflexion sur le sujet :

Il s’agit de deux jeunes qui ont des projets de business (schématiquement, pour l’une apporter une solution digitale pour faciliter la vie des petits commerçants africains, et pour l’autre proposer un accessoire de mode typé « Africain » et économiquement viable, par rapport notamment à la concurrence asiatique). L’une des étapes les plus importantes pour tout entrepreneur, notamment qui ambitionne de construire ou fabriquer des produits, c’est la recherche de financement. Dans l’un des cas, la recherche de financement (ou d’une partie de celui-ci) a consisté à passer par un site de crowdfunding où les gens étaient invités à donner de l’argent en échange de goodies. L’objectif fixé n’a pas été atteint, et comme tout cela était médiatisé, les commentaires qui ont suivi ont en partie rejeté la faute sur les « Africains » ou les « panafricains » qui au-delà de la parole ne s’engagent pas dans un tel projet pouvant avoir un tel impact.

Au-delà de la prétention découlant de la vision ou de l’ambition de chaque porteur de projet, ce type de commentaires entraîne nécessairement une réflexion sur ce qu’est (ou doit être ?) un « entrepreneur Africain ». C’est le sujet des développements qui suivent.

Commençons par dire que dans la suite, nous ne parlerons d’entrepreneurs que dans les cas où il y a un business, c'est-à-dire quand le projet, même si ce n’est pas son objectif premier, a vocation à être rentable et à ne pas perdre d’argent. Par exemple, si mon projet aura pour conséquence d’apporter des appareils de cardiologie portable aux populations enclavées, s’il n’est pas rentable, il n’est pas différent d’un projet associatif, et les gens qui le financeront seront juste des mécènes. Aujourd’hui, heureusement, beaucoup de gens s’engagent dans l’associatif. Mais ce n’est pas du business.

Disons ensuite que nous pensons que les éléments qui garantiront la qualité, le succès du business (ie sa persistance en tant qu’activité économiquement viable) sont principalement

- Les Objectifs de l’entrepreneur : que veut-il ? imposer une idée / un concept ? Gagner le maximum d’argent possible dans ce projet ? laisser une trace ? Ses motivations peuvent être variables, et c’est aussi en fonction d’elles que l’on pourra juger de la réussite de son projet

- L’Accès au financement

- Le Management des ressources : comment les ressources sont elles managées pour qu’elles concourent au mieux à l’objectif de l’entrepreneur ?

- Environnement : Quel est l’environnement légal, judicaire, fiscal, concurrentiel, lié aux infrastructures, etc. dans lequel évolue notre structure

- Marché : l’ensemble des cibles du produit / service, et comment elles réagissent par rapport à ce que la structure produit.

Dans la suite nous développerons en se focalisons sur les points qui peuvent être particuliers à l’entrepreneur africain, et/ou qui ont trait aux deux philosophies discutées en introduction.

1. L’objectif de l’entrepreneur

Nous l’avons dit, l’Afrique, par sa situation socio-économique frappe, en comparaison avec d’autres, par le déficit d’outils, solutions, moyens dont dispose une part certaine de la population. Elle frappe d’autant plus ses ressortissants. Il est donc normal que ses objectifs soient aussi de concourir à améliorer cette situation. Et elle n’est pas loin la bascule qui fait dire que vu qu’en Afrique « il y a tout à faire », l’Afrique est en fait une terre d’opportunités. On passe ainsi de l’Afrique a des manques criards, je vais participer à les combler à l’Afrique à des manques criards, que d’opportunités ! Pour l’observateur extérieur, comment savoir quelle est le vrai feeling du promoteur. La seule chose certaine est ce qui est produit et communiqué. Et ici les discours se ressembleront (produits équitables, nous concourrons à réduire le chômage, nous apportons l’électricité, nous développons le tourisme, etc.). Et ces discours peuvent être tenus par des Africains, par des non Africains investissant en Afrique, et même par des non Africains investissant ailleurs qu’en Afrique. Quelle est alors la spécificité des Africains ?

Donc pour les entrepreneurs dont l’objectif est de gagner de l’argent, on en retrouve ailleurs. Et pour ceux qui ont ou disent avoir, un objectif plus « noble », on en retrouve de même ailleurs.

2. L’accès au financement

Si vous allez voir les banques, elles vous demanderont les éléments permettant de juger la crédibilité et le succès économiques de votre projet. Les éléments liés à vos ambitions nobles ne les intéressent pas. Il n’y a pas de débat. Il existe d’autres modes de financement, faisant notamment appel aux particuliers.

Revenons alors sur nos deux cas. Quand vous dites aux gens « mon projet aura un fort impact sur les conditions de vie, aidez moi à le financer », les gens ont logiquement trois positions

-Ils ne croient pas que votre projet aura l’impact sociétal que vous pensez, auquel cas, s’ils vous financent, la logique est purement financière

-Ils croient que votre projet aura un impact, mais s’en foutent d’un tel impact, auquel cas, s’ils vous financent, la logique est purement financière

-Ils croient que votre projet aura un impact, et ne s’en foutent pas. S'ils penseront que le projet n'est pas viable économiquement, s'ils vous donnent de l'argent, cela revient à du mécénat, et à financer une association à but non lucratif. Nous ne sommes plus dans du business. Soit ils pensent que le projet est viable économiquement, mais alors, il est normal qu'ils se disent « ce projet va rapporter de l'argent, si je mets de l'argent, quelle sera ma part dans cet argent ? » si vous leur répondez « aucune, donnez-moi juste de l'argent pour aider nos frères, si ça rapporte, vous n'aurez rien », il est à mon sens normal qu'ils n'investissent pas si ils ne voient pas quelle sera leur part dans les futurs bénéfices de l'entreprise.

A contrario, si l'entrepreneur ouvre par exemple son capital, et que les investisseurs sont convaincus de l'impact sociétal du projet ET qu'ils voient un intérêt financier, ils investiront beaucoup plus volontiers.

A noter que nous n'avons pas parlé des financements de type « paiement à l'avance » développés avec l'émergence des start-ups, qui consistent pour le client convaincu, à payer le produit contre la promesse d'être parmi les premiers à recevoir les produits quand ils seront produits

Sur ce plan là aussi, les entrepreneurs africains, (et leurs investisseurs, institutionnels ou particuliers) agiront comme ailleurs.

3. Le management

La manière dont on pilote les ressources a un effet direct sur les performances de l'entreprise. Les entrepreneurs africains ont ils ici une spécificité ? Leur nationalité leur confère t'elle des qualités particulières ? Une plus grande humanité ? Peut-être. Sauf que...

Sauf que des Africains aussi managent mal. Combien de boites où les gens ne sont payés qu'au lance-pierre, et de manière non régulière ? Combien de boites où le minimum de respect est absent ? Combien de boites où les cotisations sociales ne sont pas payées ? Elles ne sont hélas pas rares. Je ne dis pas qu'il n'y a qu ça, ni même que c'est majoritaire...

Sauf que des Non Africains, y compris parmi les plus grosses multinationales savent elles aussi traiter et manager correctement. Les employés de Google sont sans doute parmi les plus heureux des salariés dans le monde

http://www.humanite.fr/management-google-et-le-meilleur-des-mondes

http://www.slate.fr/story/67685/google-la-boite-bonheur

D'autres grands groupes, y compris en Afrique essaient eux aussi de bien traiter leurs salariés.

http://start.lesechos.fr/rejoindre-une-entreprise/actu-recrutement/classement-happy-at-work-les-entreprises-ou-l-on-est-heureux-4868.php

Je peux citer une entreprise forestière dans la forêt de Djoum, qui a une assurance maladie, et qui prend en charge les obsèques de ses salariés. Ce qui détonne vraiment dans cet environnement, non concurrentiel, et sans obligation réglementaire.

Ces groupes n'agissent probablement pas dans un but humaniste. Il s'agit plus d'un calcul économique. Des salariés plus heureux, moins perturbés, seront plus performants, plus engagés dans l'entreprise. Tel est le postulat. Il est aussi des métiers, notamment dans l'économie du numérique, où la compétence première recherchée est la créativité d'une part et d'autre part le besoin d'attirer les meilleures ressources en environnement concurrentiel (ou de les garder), qui entraîneront le développement de stratégies pour rendre « heureux » les salariés. (voir liens sur Google plus haut)


Cela se fera aussi en Afrique, parmi certains des entrepreneurs Africains. Cela se fera aussi ailleurs. Et si parmi nos amis, certains disent « Moi je le fais parce que la solidarité, l'entraide sont des valeurs fondamentales africaines. L'argent n'est pas tout », ils ne le feront que si ça permet à la boite de rester rentable (voir les paragraphes sur les objectifs), sinon ils mettront la clé sous la porte.

4. Le marché

Là comme ailleurs, le client se dira toujours « est ce que je veux ce produit/service ? Est ce que la somme à laquelle le vendeur la cède correspond elle à la valeur que j'attribue à ce produit ? Est ce que je dispose de cette somme ? » Ce n'est que quand il dira OUI à toutes ces questions qu'il achètera. Ce n'est que quand un nombre suffisamment important fera de même que l'entreprise sera rentable. Le boulot de l'entrepreneur sera donc ici de les amener à répondre OUI. Il déploiera alors des stratégies marketing et communication pour l'y aider. Et ces stratégies devront être adaptées aux mentalités, us et coutumes de sa cible. Comme l'on fait partout ailleurs.

Cela signifie aussi qu'en amont, dans le choix du secteur d'activité, il est impératif de vérifier s'il est possible que ce que l'entreprise apportera trouve un écho dans le marché, indépendamment de la qualité du produit que l'on apporte. En bref, faire une étude de marché...

5. L’environnement

Ici pas grand chose à dire, si ce n'est que celui qu'on retrouve dans certains de nos pays n'est pas toujours le plus propice à entrepreneuriat. Mais il s'applique à tous les acteurs qui y évoluent. Y compris les Non Africains.

En conclusion, l'on peut dire que les entrepreneurs africains sont des entrepreneurs. Doivent être des entrepreneurs. Il se trouve juste qu'ils sont nés en Afrique et/ou ont une nationalité Africaine. L'objectif de leur entreprise ne peut pas être social au détriment de toute efficacité économique. Sinon, ils mettent la clé sous la porte et font de l'associatif. Au contraire, c'est en étant de bons entrepreneurs, avec ce que cela comporte) qui créeront des structures pérennes, et que ces structures entraîneront ensuite l'impact social et sociétal dont nos pays ont besoin, parce qu'elles auront concouru à réduire le chômage, à augmenter le niveau d'exigence, à fournir à la population des biens et services qui lui permettent d'améliorer leur niveau de vie...

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